Courrier des lecteurs : Pac, quand les hectares dévorent le bon sens

Chers lecteurs, sortons les calculettes, les fourches et une bonne dose de second degré ! Et lançons un pavé dans la mare… En Europe, évoquer le monde de l’agriculture revient souvent à ouvrir une boîte à musique au vieil air éculé. Au sommet du podium des sempiternelles discussions de comptoir (ou aux bouts des champs) : les fameuses aides Pac ! P, A, C comme Politique Agricole Commune.
Pour le boulanger du coin, le garagiste local ou le plombier du village, les subventions agricoles provoquent régulièrement des crises aiguës de jalousie, et d’une manière générale, suscitent l’incompréhension des autres indépendants. « Quoi ? Ils touchent des indemnités parce qu’il a trop plu l’hiver passé, puis des autres parce qu’il a fait trop chaud en juillet et août, et encore un bonus parce que la lune était rousse ? » marmonnent-ils dans leur barbe. Il est vrai, soyons lucides, que le monde rural traîne une réputation tenace : cette propension qu’ont les fermiers à demander des aides au moindre problème. Une sorte de réflexe pavlovien dès que le thermomètre s’affole, qu’un nuage passe de travers ou qu’un cours mondial ondule un peu trop.
Remplir les assiettes des citoyens européens
Pourtant, rira bien qui mangera le dernier. Au-delà des clichés, afin d’assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire, la nécessité de soutenir l’agriculture reste un impératif absolu et indiscutable. On ne parle pas ici de subventionner des gadgets technologiques éphémères ou des applications de livraison de repas, mais bien de remplir les assiettes de 450 millions de citoyens européens : matin, midi et soir. C’est d’autant plus crucial à une époque où le défi climatique s’invite sur nos hauts-plateaux et dans nos plaines avec la délicatesse d’un Panzer Tigre de la Bataille des Ardennes. Produire notre nourriture au milieu des sécheresses records, des gels tardifs et des inondations à répétition relève aujourd’hui de la pratique du saut à l’élastique.
Le véritable nœud du problème ne réside pas dans l’existence même de ce bouclier financier, mais plutôt dans la manière dont il protège l’ensemble des agriculteurs. Soyons honnêtes et regardons les chiffres en face : le système d’aides liées à la surface est fondamentalement injuste. Il applique à la lettre, presque de manière caricaturale, la fameuse règle de Pareto : environ 80 % des enveloppes budgétaires globales finissent par atterrir dans les poches de seulement 20 % des structures, par le simple fait qu’elles accumulent les hectares comme les gamins collectionnent des cartes Pokémon et les mamies des coquetiers décorés.
C’est ici que le bât blesse véritablement, car ce mécanisme favorise de manière disproportionnée les sociétés de gestion agricole et ces méga-structures financières qui captent des aides massives. Ces géants de la terre dévorent le foncier, gérés le plus souvent depuis des bureaux urbains par des fonds d’investissement à coups de tableurs Excel. Ils transforment nos campagnes en usines à ciel ouvert tout en raflant la part du lion des deniers publics, pendant que le petit maraîcher bio ou l’éleveur familial de montagne compte chaque centime pour boucler sa fin de mois.
En Belgique, une urgence sociale éclate au grand jour : nous faisons face à la disparition des fermes à un rythme hallucinant. En Wallonie comme en Flandre, la plupart des exploitations vont cesser leur activité dans les dix prochaines années, et moins d’un quart des cédants ont un repreneur identifié. Face à cette hémorragie, l’installation des jeunes devrait constituer la priorité absolue du budget public agricole. Certes, les primes à l’installation existent (comme les forfaits de 70.000 € mis en place par la Wallonie), mais elles restent de bien faibles digues face au coût exorbitant du foncier et à la frilosité des banques, lesquelles préfèrent prêter à une ferme-usine de 500 ha plutôt qu’à un jeune repreneur de 35 ha, surtout s’il s’agit d’une dame…
Parallèlement, la transition écologique ne doit plus être vécue comme une punition administrative imposée par Bruxelles via des Éco-régimes complexes. Elle doit devenir le moteur d’un nouveau modèle économique viable. Car adopter des pratiques agroécologiques durables, c’est aussi réduire sa dépendance aux intrants chimiques coûteux et retrouver de la rentabilité ! Enfin, l’accumulation récente des crises géopolitiques et climatiques exige des aides d’urgence réactives et protectrices (avances de trésorerie de la Pac, dégrèvements fiscaux), sous peine de voir des dizaines de jeunes jeter définitivement l’éponge après quelques mauvaises saisons.
La nécessité des aides agricoles ne fait aucun doute pour maintenir nos campagnes vivantes, mais pour battre en brèche la dérive technocratique et comptable d’une Union Européenne dirigée par des mercantis obnubilés par l’argent, un meilleur ciblage devient absolument indispensable afin qu’elles soient efficaces et qu’un meilleur partage s’opère sur le terrain ! Il devient urgent de repenser totalement le choix et la pondération des critères de distribution. Ne faudrait-il pas remplacer la prime aveugle à l’hectare passif par des indicateurs dynamiques qui valoriseraient l’emploi local, la transmission aux jeunes repreneurs et les pratiques de résilience agroécologique ? Moins de bureaucratie kafkaïenne, plus d’équité humaine ! Après tout, ce ne sont pas les surfaces cadastrales virtuelles qui nous nourrissent, ce sont les bras et le courage de ceux qui les travaillent !
Revoir le système des primes : sacré pavé dans nos mares ! Savez-vous nager ?





