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La transition , un condensé de financement, évaluation, sensibilisation…et paradoxes

La transition… Un mot que l’on retrouve sur de nombreuses lèvres, au sein des fermes mais aussi dans le discours de celles et ceux qui gravitent autour. Ce concept ne peut toutefois se résumer à une simple évolution des pratiques agricoles. Derrière le changement, se pose la question de son financement, du rôle de la distribution, du soutien des consommateurs… et, plus largement, de la cohérence des politiques européennes qui encadrent notre agriculture et, parfois, la fragilisent.

Temps de lecture : 10 min

Après les relations commerciales (lire ici) et la santé, dans son concept « One Health » de la fourche à la fourchette (lire ici), la troisième et dernière table ronde organisée par Carrefour, à l’occasion de la Foire de Libramont, portait sur la transition agricole. Deux mots qui sont sur toutes les lèvres, qui font parfois peur également, mais qui montrent que notre agriculture évolue et s’adapte aux attentes de la société et aux contraintes de plus en plus lourdes qui pèsent sur celles et ceux qui la pratiquent. Cependant, les paradoxes ne sont jamais bien loin…

Financer la transition…

Bien que l’on parle de transition agricole, il est essentiel de poser, d’emblée, que celle-ci ne peut reposer uniquement sur le dos des producteurs eux-mêmes. « Les agriculteurs n’ont pas besoin qu’on leur explique pourquoi ils doivent changer de modèle ; ils le savent déjà. Les entreprises agroalimentaires le savent également », assure Geneviève Tissot, fondatrice de la Convention des entreprises pour le climat (Cec). « Dès lors, où résident les freins ? », interroge-t-elle.

Selon Mme Tissot, la volonté de changement est présente mais le défi consiste à construire des modèles économiques capables de financer cette transition et de permettre à chaque maillon de la chaîne de valeur d’y trouver sa place. En filigrane, transparaît une seconde question : « Comment préserver le revenu des agriculteurs, la compétitivité des entreprises et l’accessibilité des produits ? ».

Et Geneviève Tissot d’affirmer que la réponse à cette question ne pourra venir d’un seul acteur, mais que la Cec peut apporter sa pierre à l’édifice. Pour ce faire, un premier « parcours Cec » a été lancé, sous forme d’un accompagnement stratégique et collectif qui aide les entreprises à comprendre les défis économiques, environnementaux et sociaux qui redessinent leurs marchés. Sont concernées : les entreprises agroalimentaires, rassemblées autour d’une même dynamique de transformation. Avec un objectif : évoluer vers un modèle économique régénératif. « Lorsqu’agriculteurs, transformateurs, distributeurs, marques, experts et financeurs acceptent de travailler ensemble, ils imaginent des solutions qu’aucun d’entre eux n’aurait pu penser seul », enchaîne-t-elle, en espérant que cette coopération puisse être au service de la transition.

… et l’évaluer grâce à des indicateurs appropriés

Donatienne van Houtryve, ceo de Farm for Good, abonde dans la même direction : « Nous souhaitons encourager la transition agricole vers un modèle bio-régénératif. Mais cette transition est coûteuse et ne peut être supportée uniquement par le premier maillon ». Ce qui suppose de trouver des financements ailleurs que dans les fermes. Où ? Dans la sphère alimentaire, notamment mais pas seulement.

« Aujourd’hui, on la chance de travailler avec un grand nombre de partenaires de l’agro-industrie qui comprennent l’ambition que l’on a. Cependant, les coûts de la transition ne peuvent incomber aux seuls acteurs de la filière agroalimentaire », nuance-t-elle. En raison des externalités positives du modèle bio-régénératif défendu par Farm for Good, dont bénéficie toute la société, Mme Van Houtryve suggère de solliciter d’autres secteurs en vue de financer la transition.

Pour Donatienne Van Houtryve, la transition agricole  doit être financée bien au-delà de la seule filière  agroalimentaire, tant tout un chacun en profite.
Pour Donatienne Van Houtryve, la transition agricole doit être financée bien au-delà de la seule filière agroalimentaire, tant tout un chacun en profite. - J.V.

Au-delà des pratiques elles-mêmes (conventionnelles, régénératives, bio…), la ceo de Farm for Good estime encore qu’il est important de mesurer l’impact des pratiques adoptées. « On doit s’assurer que la transition que l’on finance permette d’atteindre les objectifs fixés, c’est-à-dire une amélioration de la biodiversité et de la santé des sols, une protection de l’eau, une moindre dépendance aux intrants de synthèse… », résume-t-elle. Elle plaide donc pour l’instauration d’outils de mesure permettant de piloter la transition comme il se doit.

« Ces outils permettraient également aux agriculteurs de mesurer les progrès qu’ils font, tout en instaurant une relation de confiance entre producteurs et industriels ; ces derniers pouvant réaliser que les projets qu’ils soutiennent ont un réel impact. » Enfin, ce serait un plus en matière de communication vers le consommateur, pour l’inviter à soutenir la transition agricole.

Accompagner le consommateur…

Inviter le consommateur à soutenir la transition agricole… Voilà le défi qui se présente à tous les maillons de la filière agroalimentaire, y compris la distribution. Or, chaque client a un profil différent. « Nous sommes convaincus qu’il faut soutenir davantage la transition agricole. Mais le client qui se rend dans une grande surface recherche en premier lieu un assortiment complet et du choix. Ce choix, pour certains, c’est opter pour des produits premiers prix, pour d’autres, c’est se tourner vers le conventionnel ou le bio ou encore vers les produits locaux. Une infime partie, bien que l’on souhaite qu’elle s’étoffe, recherche des produits de qualité et durables », éclaire, avec nuance, Nathalie Matterne, directrice exécutive marchandise pour Carrefour Belgique.

En pratique, l’enseigne constate toutefois qu’il est plus que nécessaire d’expliquer aux consommateurs ce qu’est la transition agricole et quels en sont les enjeux. Mais elle se heurte également à un autre frein, celui du prix. « Le consommateur ne souhaite pas payer trop cher. »

Nathalie Matterne livre quelques pistes pour aider le client à faire un choix. Premièrement, intégrer le bio dans chaque rayon des magasins, et non dans un lieu spécifique, afin de présenter en un même point toutes les opportunités disponibles pour le consommateur. Deuxièmement, proposer des marques distributeurs sous label bio, comme Carrefour Bio. Enfin, son enseigne entend donner davantage de place aux producteurs locaux, avec un objectif ambitieux : doubler leur participation dans le chiffre d’affaires de l’enseigne d’ici trois ans.

« Notre rôle est également d’embarquer les multinationales dans la transition. Nous avons choisi de signer des accords pluriannuels avec certains d’entre elles, sur un engagement de durabilité et, souvent, de transition agricole. Cela nous conduit à discuter avec Nestlé, au sujet du café, avec Pepsico, sur la pomme de terre… »

… sans oublier les producteurs !

Parler de transition est une chose, encore faut-il laisser la parole à ceux qui doivent la vivre, les agriculteurs. Et Eliott Deprins, chargé de mission politique auprès de la Fugea, de renvoyer le commerce à certaines de ses contradictions : « Il faut impérativement que la distribution reconnaisse qu’elle dicte en grande partie les choix des consommateurs en mettant certains produits en évidence, que ce soit via une plus grande visibilité ou des promotions. Nous demandons donc, par exemple, de ne pas mettre en avant des produits ultra-transformés et de privilégier davantage des produits locaux et durables ».

Eliott Deprins est on ne peut plus formel: «La grande distribution doit arrêter de surmarger les produits à faible valeur ajoutée, qu’ils soient bio et/ou locaux».
Eliott Deprins est on ne peut plus formel: «La grande distribution doit arrêter de surmarger les produits à faible valeur ajoutée, qu’ils soient bio et/ou locaux». - J.V.

La formation des prix et la répartition de la valeur ajoutée constituent, selon la Fugea, un second élément sur lequel il est essentiel de travailler si l’on souhaite que les choses bougent dans le chef du consommateur. Selon une étude française citée par M. Deprins, la valeur ajoutée d’un œuf de poule élevée au sol est captée à 64 % par la distribution et à 30 % par l’industrie tandis qu’il reste que 6 % pour l’éleveur (en bio, ces chiffres sont respectivement 85 %, 15 % et… 0 %). « Avec des prix payés aux producteurs, aujourd’hui, quasiment au même niveau en conventionnel qu’en bio, il n’est absolument pas acceptable d’observer ce genre de tendance », dénonce-t-il. Et d’ajouter que la grande distribution doit arrêter de « surmager » les produits à faible valeur ajoutée, qu’ils soient bio et/ou locaux.

Troisièmement, la Fugea plaide pour des négociations plus équilibrées entre les producteurs et leurs acheteurs. Pour ce faire, elle mise sur le rôle que peuvent jouer les organisations de producteurs et insiste sur un point : « Il faut créer des filières de la base de la chaîne vers l’amont, et non l’inverse ».

La nourriture, un bien plus précieux qu’il n’y paraît

Évoquer la transition agricole sans porter un regard sur la situation internationale paraît compliqué. Les accords commerciaux, tels que celui conclu entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, influence cette transformation. C’est en tout cas l’avis de l’eurodéputé belge Benoît Cassart, qui pointe également une autre menace : le fait que certains pensent « que la nourriture tombe du ciel ».

« À la Préhistoire, l’alimentation était la préoccupation première de l’être humain. Plus près de nous, 70 % du salaire y étaient autrefois consacrés. Après la guerre, l’Europe a connu une expansion économique incroyable. En parallèle, des hommes politiques ont mis l’alimentation au centre du jeu en construisant une politique agricole permettant à l’Europe d’être indépendante sur le plan alimentaire tout en maîtrisant la qualité de ses denrées. Mais, aujourd’hui, plus personne ne pense à cela… », recadre-t-il avec une pointe d’amertume.

Benoît Cassart déplore que certains consommateurs ignorent ce qui se cache derrière leur alimentation, pensant que celle-ci « tombe du ciel ».
Benoît Cassart déplore que certains consommateurs ignorent ce qui se cache derrière leur alimentation, pensant que celle-ci « tombe du ciel ». - J.V.

L’eurodéputé dresse un portrait peu reluisant des consommateurs, n’ayant qu’à se rendre en grande surface pour trouver les aliments dont ils ont besoin, sans se préoccuper du reste. Pire encore, selon lui, la société se concentre sur les impacts négatifs de l’agriculture, « sans que personne ne pense au danger de tomber dans la sous-alimentation ». Et ce, alors que la population mondiale ne cesse de croître et que le changement climatique menace de plus en plus les zones de production.

Ramener de la cohérence dans le débat

Le deuxième danger qu’épingle Benoît Cassart réside dans le manque de réflexion globale autour de notre agriculture. « Certains s’intéressent à la baisse des émissions de CO2, d’autres se préoccupent de la déforestation ou d’avoir un prix juste pour les agriculteurs dans le cadre de négociations commerciales. Finalement, tout le monde raisonne de manière individuelle, mais cela conduit à toutes sortes d’incohérences. »

En la matière, l’eurodéputé pointe l’accord avec les pays du Mercosur. À travers celui-ci, l’Europe entend à la fois se préoccuper de la déforestation et importer de la nourriture. Avec un risque, selon lui : importer sans déforester conduirait à faire pression sur les terres destinées à la production locale entraînant, in fine, la déforestation de terres non pas destinées à notre alimentation mais à celles des populations des pays du Mercosur. « C’est de l’hypocrisie intellectuelle », tonne-t-il.

Autre problématique soulevée, à titre d’exemple : l’importation massive de sucre produit de manière beaucoup plus compétitive de l’autre côté de la planète, ce qui fait souffrir l’industrie sucrière européenne et l’empêche de proposer un prix juste à nos planteurs. « De l’incohérence, à nouveau. »

Benoît Cassart interpelle également la grande distribution qui, devant les agriculteurs, affirme vouloir leur payer le meilleur prix, et, en parallèle, souhaite proposer des prix bas aux consommateurs. « Il faut faire des choix. Si on veut la qualité, il faut offrir une meilleure rémunération. On fait face à un conflit d’intérêts et, à nouveau, à de l’incohérence. »

À problèmes multiples, solutions multiples. L’eurodéputé belge souhaite voir émerger une pensée holistique, gage de cohérence. Deuxièmement, il espère pouvoir remettre la science au cœur du débat, permettant ainsi à l’agriculture de se défendre contre les attaques qu’elle subit de toutes parts.

Libre-échange : entre nécessité et complémentarité

En parallèle, Benoît Cassart livre son regard sur les accords de libre-échange et leurs impacts sur la transition agricole, ici, en Europe. Lui-même agriculteur, il estime que ces accords sont une nécessité « car nous avons besoin de partenaires fiables, dans un monde où la géopolitique est sans cesse bousculée ». Avant de nuancer : « Mais ces textes doivent reposer sur une complémentarité naturelle ». C’est-à-dire ? Pour celui qui entend représenter les agriculteurs wallons au Parlement européen, il est logique d’acheter des denrées non produites en Europe auprès de partenaires internationaux. A contrario , ça l’est tout de suite moins lorsque l’on parle, par exemple, de sucre ou de viande bovine.

« Ces accords doivent également respecter nos valeurs européennes, tant au niveau des droits de l’homme qu’en matière de réciprocité de nos normes. C’est un élément fondamental ! » Il plaide encore pour une prise en compte de l’effet cumulatif des accords de libre-échange. Quelques milliers de tonnes promis à un premier partenaire, puis à un second, à un troisième… deviennent rapidement une quantité faramineuse, avec un impact potentiellement élevé sur notre agriculture.

« C’est, encore une fois, une question de cohérence », insiste-t-il, lui qui accorde une importance capitale à ce concept. « Et si l’on ne porte pas attention à cette cohérence globale, la transition, comme certains l’envisage, va conduire à une délocalisation de notre agriculture européenne. C’est vraiment ce que l’on doit éviter ! ».

Au terme de la table ronde, le constat est clair : la transition agricole ne pourra être réussie que si elle repose sur une collaboration forte entre les maillons de la chaîne agroalimentaire. Les agriculteurs ne pourront, en effet, faire évoluer leurs pratiques que si l’industrie, la grande distribution et les consommateurs prennent aussi leur part de responsabilité. Et, surtout, si les choix posés par l’Europe dans ses politiques commerciales restent cohérents avec ce qu’elle demande à nos éleveurs et cultivateurs.

Jérémy Vandegoor

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