Quelques clés pour passer à l’agriculture de conservation des sols
L’agriculture de conservation des sols ne se résume pas à abandonner la charrue. Au contraire, elle requiert d’adopter une boîte à outils large et de raisonner le travail du sol, la diversification des couverts, la rotation culturale… Avec, pour Greenotec, un principe central : partir du matériel disponible sur la ferme et avancer progressivement.

« L’agriculture de conservation des sols repose sur trois piliers : un travail minimal du sol, la couverture permanente du sol et la diversification des espèces cultivées », déroule d’emblée François Dessart, agronome chez Greenotec, invité par Agro-Service, l’organisation professionnelle des entrepreneurs de travaux agricoles, à présenter cette approche agronomique qui ne cesse de gagner du terrain en Wallonie.
Le travail minimal du sol regroupe un large panel de techniques, allant du non-labour au semis direct, selon les situations rencontrées. À ce titre, Greenotec mène de nombreux essais avec les outils disponibles sur le marché afin, d’une part, de comprendre ce matériel au mieux et, d’autre part, de conseiller les agriculteurs.
« La couverture permanente du sol est, pour moi, le pilier le plus important. On a constaté qu’il faut couvrir le sol, augmenter les taux de matière organique dans les parcelles puis, petit à petit, diminuer le travail du sol », enchaîne François Dessart.
Réduire le travail du sol…
François Dessart s’attarde quelques instants sur le travail du sol et ces différentes fonctions. Une parcelle est travaillée, premièrement, pour détruire et hâter la décomposition des résidus de culture, des adventices, des repousses ou encore de certains organismes nuisibles. Deuxièmement, ces opérations culturales permettent d’enfouir les amendements et éléments fertilisants autant que les résidus de produits phytosanitaires.
Troisièmement, et l’agronome insiste, intervenir donne au sol une structure favorable à l’accueil des semences et au développement racinaire. Enfin, travailler le sol l’aère, facilite son réchauffement et favorise l’action des agents climatiques, comme le gel. « Bien préparer ses parcelles, c’est assurer une bonne levée aux plantes. Ce qui peut faire la réussite ou l’échec de la culture », résume-t-il.
… et le tassement
« Mais, avant de penser à semer, il faut éviter le tassement des sols », ajoute-t-il rapidement. Les machines se présentent sous des gabarits de plus en plus larges, ce qui n’est pas sans répercussion sur les parcelles agricoles. « Même lorsqu’il fait sec, comme cet été, le tassement est bien présent. On ne voit rien en surface, mais le passage des machines, à la moisson, s’est fait ressentir en profondeur. »
Au champ, le premier passage est celui qui cause le plus de dégâts dans le sol. L’agronome conseille dès lors aux agriculteurs de réfléchir au Controlled Traffic Farming. En adoptant cette technique, des voies de passage permanentes sont dessinées dans les parcelles. Elles sont empruntées par le pulvérisateur, par les bennes à la récolte… Le tassement intervient ainsi toujours au même endroit, ce qui se traduit par une réduction du tassement global de la parcelle. « Grâce au gps, il est possible de reprendre les mêmes traces de roues tout le temps, du semis à la récolte. »
Réduire le tassement du sol requiert également de se pencher sur la charge à l’essieu. Plus celle-ci est élevée, plus le tassement est important. Il est donc vivement conseillé de réduire la charge à l’essieu. Comment ? Plusieurs pistes sont évoquées : limiter le poids des machines, augmenter le nombre d’essieux pour une même charge (ou diminuer la charge et augmenter le nombre de passages) et équilibrer les charges par essieu.

« Même si la machine de récolte ou le tracteur est équipé de pneus larges, leur poids exerce une pression en profondeur. La charge à l’essieu est un critère essentiel sur lequel travailler. Et comme c’est toujours le premier passage qui occasionne le plus de dégâts, il vaut parfois mieux rouler roue dans roue qu’opter pour la marche en crabe. Cette dernière reste intéressante, notamment pour œuvrer dans les parcelles humides, mais, dans la mesure du possible, je recommande de travailler roue dans roue. »
Il existe également des pistes de solutions du côté des pneumatiques. Les pneus radiaux marquent moins les sols que leurs équivalents diagonaux. Et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres.
Décompacter sans lisser
Une fois ces prérequis connus, place à la pratique. « Lorsque l’on travaille sur la réduction du travail du sol, on se trouve souvent en non-labour. Toutefois, nous avons remarqué que décompacter son sol en profondeur est important lorsque l’on débute dans le non-labour. Et le meilleur moment pour intervenir, c’est lorsqu’il fait sec », détaille François Dessart. Pas comme cet été, bien sûr, mais cela permet d’éviter un lissage du sol. Et de préciser : « Si l’on intervient au printemps, avant betteraves par exemple, la dent traverse le sol comme si elle passait dans du beurre, générant un lissage horizontal et vertical au lieu de briser les mottes ».
L’intervention se déroulera idéalement avant l’implantation d’un engrais vert, qui se voudra le plus diversifié possible. L’agronome expose, en effet, que c’est à ce moment-là que les différentes racines vont aller combler les espaces laissés par les dents du décompacteur, permettant ainsi de conserver la porosité créée durant tout l’hiver.
Autre conseil donné : éviter de mettre des ailettes sur les dents du décompacteur lors d’un travail en profondeur. « Cela contribue également au lissage du sol. » Quant à l’espace entre les dents, il sera de 1,5 fois la profondeur de travail. Par exemple, pour une opération à 30 cm de profondeur, l’espace entre les dents sera de 45 cm.
Le semoir à double trémie, un allié crucial
De plus en plus, les agriculteurs en non-labour adoptent des techniques culturales simplifiées et travaillent avec des outils à disques ou à dents, y compris les semoirs. En parallèle, ils ne travaillent plus en profondeur, sauf lors d’un décompactage comme évoqué ci-avant.
« Dans ce contexte, les semoirs sont de plus en plus fréquemment équipés de double trémie. Cela représente un coût, mais c’est un véritable atout au champ », expose François Dessart.
Ainsi, cela permet, par exemple, d’appliquer un engrais un peu plus tôt, dès le démarrage de la culture. « Ce n’est pas négligeable. Car en diminuant le travail du sol, la minéralisation est moindre, ce qui se traduit par un plus faible relargage de l’azote. » Pouvoir appliquer un engrais starter au semis compense le retard de minéralisation.

Ce type de semoir permet encore de mettre en terre des semences de différentes tailles ou de semer à diverses profondeurs en un seul passage. « Lorsque l’on travaille avec des cultures associées, les semences présentent souvent des diamètres différents, ce qui complique le semis de mélange. » Les semoirs à double trémie apportent une solution à cette problématique, également dans le cas de semis de couverts diversifiés, très précieux en agriculture de conservation des sols.
Couverts qui, rappelons-le, peuvent jouer le rôle d’ascenseur à azote. Durant leur cycle, les plantes vont puiser l’azote en profondeur pour le stocker dans leur biomasse aérienne. Lors de la destruction du couvert, l’azote est à nouveau disponible, en surface, pour la culture implantée.
Détruire les couverts en vue d’accueillir la culture
L’agriculture de conservation des sols reposant sur une couverture permanente des sols. Dès lors, il faut pouvoir détruire lesdits couverts avant d’implanter une nouvelle culture. Et ce, sans abîmer la structure du sol afin de ne pas impacter le rendement et la rentabilité de la culture implantée. Certains éco-régimes, de même que quelques mesures agro-environnementales, poussent également les agriculteurs vers le non-labour et à conserver plus longuement les couverts implantés. « C’est bon pour les sols et c’est un plus pour les finances de la ferme. Mais, en parallèle, il faut bien réfléchir au couvert mis en place pour ne pas être embêté au printemps. » Et ce, également sur base du matériel disponible pour détruire le futur couvert. « On n’implante pas n’importe quel couvert si on n’est pas équipé comme il se doit. »
Parmi ces outils, citons, entre autres, le rouleau, le broyeur, le scalpeur, le déchaumeur à disques ou encore, pour celles et ceux qui pratiquent le labour, la charrue. « Avec une charrue, la destruction ne pose pas de problème. Mais si l’on ne souhaite plus labourer, il faut être plus attentif. »
Le gel constitue également un outil naturel bien utile. Pour autant qu’il soit suffisamment fort… « Il faut pouvoir avoir un back-up, au cas où… », avertit François Dessart. Reste, encore, le recours au glyphosate dont l’avenir est régulièrement débattu dès que son dossier de réhomologation passe devant les instances européennes. « Pourtant, c’est un allié dans la boîte à outils de l’agriculteur qui se tourne vers une réduction du travail du sol. »
Se pencher sur sa rotation… et y intégrer des engrais verts
En guise de conclusion, François Dessart rappelle qu’il n’est pas nécessaire d’acheter de nouvelles machines pour se lancer dans l’agriculture de conservation des sols mais qu’il faut d’abord se baser sur le matériel disponible. « Il est tout à fait envisageable de s’adapter au matériel présent sur la ferme pour fait un bon travail », insiste-t-il.
Regarder la rotation est encore un point à ne pas négliger, que ce soit en termes financiers ou de possibilités matérielles, même en demandant l’aide du voisin. À ce titre, certaines cultures, comme le colza, le maïs grain ou les prairies permanentes par exemple, permettent de stocker du carbone dans le sol, ce qui n’est jamais négligeable. Pour d’autres cultures, qui seraient plutôt à classer comme exportatrice de carbone, il est toujours possible de jouer avec les engrais verts, pouvant prendre place entre la récolte d’une céréale et l’implantation d’une culture de printemps. Ce qui laisse quelques mois au couvert pour se développer et stocker du carbone. « Un des premiers leviers du changement, c’est regarder les engrais verts que l’on peut implanter et, ensuite seulement, on s’attarde sur ce que l’on peut faire du côté des outils », conclut-il.





