Femmes rurales, vraiment?

« Femme rurale ». L’expression a quelque chose de suranné, ne trouvez-vous pas ? Elle évoque encore la fermière en tablier du temps jadis, toujours à l’ouvrage, mais rarement au premier plan. Une image qui semble bien éloignée de la réalité de nos campagnes.
Chaque 15 octobre, les Nations unies célèbrent pourtant, sous cette appellation, celles qui vivent et travaillent dans les territoires ruraux. Mais les femmes n’ont pas attendu que l’on modernise le champ lexical, ni que 2026 soit proclamée Année internationale des agricultrices, pour contribuer à façonner nos campagnes. En Wallonie, elles représentent aujourd’hui près du tiers de la main-d’œuvre agricole, alors que seulement 16 % des exploitations sont dirigées par une femme. Ce décalage en dit long sur le chemin qui reste à parcourir. Leur travail est bien réel, quotidien et exigeant, mais sa reconnaissance ne se traduit pas toujours par un statut ou un pouvoir de décision équivalent. Il suffit pourtant de parcourir notre Wallonie pour constater combien les profils se sont diversifiés. Certaines ont repris la ferme familiale, d’autres se sont installées hors du cadre familial, parfois après des études supérieures au long cours ou une première carrière dans un tout autre secteur. Éleveuses, maraîchères, productrices de grandes cultures ou engagées dans la transformation et la vente directe, elles ont leurs convictions, leurs ambitions et leur propre conception du métier. Les unes défendent une agriculture conventionnelle performante, les autres privilégient le bio ou les circuits courts. Et c’est très bien ainsi. Il serait paradoxal de vouloir les libérer d’une représentation ancienne pour les enfermer dans une autre, celle de l’agricultrice nécessairement innovante, engagée et exemplaire.
Car ces femmes ne pratiquent pas une agriculture « différente » par nature. Elles exercent leur métier, tout simplement, avec les mêmes difficultés d’accès au foncier, les mêmes contraintes financières et les mêmes journées interminables que leurs confrères. À ceci près qu’elles doivent parfois encore faire leurs preuves là où la compétence masculine est plus volontiers présumée. Sans oublier que les responsabilités familiales continuent de peser davantage sur leurs épaules. L’enjeu dépasse donc largement la célébration annuelle et les portraits élogieux de circonstance. Il concerne la transmission des fermes, l’accès aux responsabilités, la place des femmes dans les organisations professionnelles et, plus largement, la possibilité pour chacune de mener son projet sans devoir constamment justifier sa légitimité. Quant à cette appellation de « femme rurale », elle mérite sans doute d’être regardée ce qu’elle représente dans l’histoire de l’émancipation féminine de nos campagnes. Et si le meilleur hommage à rendre aux agricultrices était, finalement, de cesser de s’étonner qu’elles dirigent une exploitation ?





