Ne sacrifions pas l’élevage !

À force de raisonner en tonnes de CO₂, nous pourrions finir par oublier ce que nous voulons encore produire. C’est pourtant la question que soulève, en creux, l’étude consacrée aux chemins qui permettraient à la Belgique d’atteindre la neutralité climatique en 2050 (lire en p. 14). Dans son scénario le plus ambitieux, la diminution des cheptels atteint une ampleur telle qu’elle ne relève plus seulement de l’ajustement environnemental : elle dessine un autre modèle agricole.
Que l’agriculture doive participer à l’effort climatique ne fait guère débat. Elle le fait déjà et devra poursuivre cette évolution. Mais entre transformer un secteur et organiser son recul, la frontière mérite d’être regardée avec attention. Car une agriculture ne se reconstruit pas aussi facilement qu’elle se contracte. Derrière la disparition d’un troupeau, il y a parfois une exploitation qui cesse son activité, des savoir-faire qui s’effacent, des outils de transformation qui perdent leurs fournisseurs et des filières qui se fragilisent. Lorsque le nombre d’éleveurs descend sous un certain seuil, c’est tout un tissu économique rural qui peut perdre sa cohérence. Et avec lui disparaît une capacité de production qu’il serait long, coûteux, voire impossible de reconstituer une fois les fermes fermées et les générations parties. La question est d’autant plus importante que nous redécouvrons, crise après crise, la valeur d’une production alimentaire de proximité. L’alimentation n’est pas un bien tout à fait comme les autres. Pouvoir produire une part significative de ce que nous consommons constitue aussi une forme de sécurité collective. Dans un monde devenu plus instable, préserver cette capacité relève moins du repli que de la prudence. Cela ne saurait justifier l’immobilisme. L’élevage de demain devra être plus économe en ressources, moins émetteur, mieux intégré à son territoire et capable de répondre aux exigences environnementales croissantes de la société. Mais cette transformation réclame du temps, de la recherche, des investissements et surtout des perspectives suffisamment solides pour que de jeunes agriculteurs aient encore envie de reprendre une exploitation. C’est peut-être là le véritable défi. Il est relativement facile de fixer, dans un scénario à 25 ans, le nombre d’animaux qu’il faudrait retrancher. Il est autrement plus difficile de construire l’agriculture que nous souhaitons conserver.
La neutralité climatique est un objectif nécessaire. Elle ne devrait cependant pas nous conduire à considérer la production agricole comme une variable que l’on peut réduire sans conséquence. En 2050, notre pays aura toujours besoin de paysages vivants, de campagnes habitées et, tout simplement, d’agriculteurs capables de la nourrir.





