« Nous produisons les meilleurs lins du monde »
À Vaux-et-Borset, le lin n’est pas seulement une culture : c’est une histoire de famille et un savoir-faire qui s’est progressivement structuré autour de la transformation. De la parcelle au teillage, les Marchandisse ont développé un modèle qui associe agriculteurs, accompagnement technique et valorisation des différentes fractions de la plante. Aujourd’hui, alors que la filière doit composer avec l’évolution du climat, des pratiques et des marchés, l’entreprise poursuit son développement avec un objectif : produire et transformer un lin de qualité, au cœur de son bassin de production.

Historiquement, nous sommes agriculteurs dans le village de Vaux-et-Borset, hameau de Villers-le-Bouillet », débute Gilles Marchandisse. À l’époque, début des années 90, son papa avait été contacté par un marchand de lin de Courtrai pour faire de la sous-traitance. Au fur et à mesure des années et des sous-traitances, Monsieur Marchandisse investit dans du matériel de récolte, puis établit des contrats à son propre compte sur quelques parcelles.
L’idée d’installer une ligne de transformation a doucement germé. «Le montage des bâtiments pour accueillir la ligne de teillage a commencé en 2005. Durant nos années d’entreprise, nous avons constaté que lors des années durant lesquelles le marché était soutenu, il était parfois difficile de trouver une place pour nos ballots dans les teillages flamands. Teiller nous-mêmes, permettait aussi de limiter le transport et de garder la maîtrise sur la transformation et la commercialisation de nos matières premières sans passer par un intermédiaire », précise Gilles Marchandisse.
Soutenu par le secteur agricole
Déjà soutenu par quelques agriculteurs, la Scam contacte la famille Marchandisse et souhaite également prendre part dans le capital. « Concrètement, la Scam est venue prendre part au projet avec une approche un peu différente de celle qui prévalait alors dans le secteur. » À l’époque, les parcelles de lin implantées par la clientèle de la coopérative étaient souvent louées par les entreprises flamandes. La Scam n’avaient donc pas accès aux cultures ni la possibilité d’accompagner directement les agriculteurs dans le suivi de leur production. « Les Flandriens louaient les parcelles et ne liaient pas spécialement les résultats de la culture à l’agriculteur », résume le teilleur.
La famille Marchandisse choisit dès lors de travailler selon un autre modèle. L’entreprise propose aux agriculteurs un travail à façon, en collaboration avec la Scam qui assure un suivi de la culture dès les premières étapes. «L’idée était d’accompagner l’agriculteur pendant toute la végétation du lin, mais aussi au moment de la récolte», détaille Gilles Marchandisse. Un accompagnement qui permet de mieux maîtriser les différentes étapes de la production et de sécuriser la qualité de la matière première.
L’entreprise détient un parc de machines qu’elle met à disposition des clients. Une organisation qui s’accompagne également d’un message adressé aux agriculteurs: s’équiper pour rester en mesure d’intervenir au bon moment. « C’est une culture qui est aujourd’hui assez exigeante en termes de temps de travail. La fenêtre d’intervention peut parfois être très courte. Nous avons donc encouragé les agriculteurs à s’équiper eux-mêmes », poursuit-il. Certains ont ainsi investi dans du matériel spécifique, notamment des retourneuses et des enrouleuses. Une manière, pour la société, de répartir les capacités d’intervention et de pouvoir compter sur un réseau d’agriculteurs suffisamment équipés lorsque les conditions de récolte l’exigent.
L’agriculteur reste maître de sa matière première
Cette manière de travailler permet également de responsabiliser davantage les producteurs vis-à-vis de leur culture. « Comme ils sont liés à leur récolte, ils sont liés à leur culture. Un agriculteur qui ne suit pas correctement sa culture pendant deux années consécutives en subit directement les conséquences.» Au fil des années, l’entreprise a ainsi constitué un réseau de fermiers de plus en plus familiarisés avec les exigences de la culture du lin.
Un contrat de transformation est alors conclu avec l’agriculteur. L’approvisionnement en lin se fait selon un planning défini. L’agriculteur a le choix de transporter lui-même ses ballots ou de faire appel à l’entreprise. Cette organisation permet aussi de prendre en compte la durée de stockage dans le revenu de l’agriculteur. « Un complément est accordé en fonction de la durée pendant laquelle la matière reste stockée à la ferme. Une manière de ne pas pénaliser celui qui conserve ses ballots plusieurs mois avant leur entrée en transformation », explique Gilles Marchandisse.

Une fois les ballots livrés, ceux-ci sont pesés et une facture de transformation est établie. Le producteur reçoit ensuite un résultat de production en fonction des kilos et de la qualité obtenus. La matière reste donc la propriété de l’agriculteur et est ensuite commercialisée par l’entreprise. « Cela implique une transparence et une traçabilité complètes. »
Cette traçabilité constitue aujourd’hui un enjeu central. Chaque lot est identifié depuis la parcelle et suivi tout au long du processus de transformation. « Un numéro de parcelle va donc suivre le produit jusqu’au client », ajoute le teilleur.
Une matière, plusieurs débouchés
La transformation du lin permet de valoriser plusieurs produits. La filasse, ou fibre longue, constitue la matière noble. Elle est principalement destinée à la filature et au secteur textile.

À côté de la fibre longue se trouve les fibres courtes, appelées étoupes. Selon leur qualité, celles-ci peuvent à leur tour être destinées au textile, mais aussi à la papeterie ou à l’isolation. Les possibilités d’utilisation de cette fibre courte sont nombreuses. «Pour l’anecdote, un de nos clients la récupère, la nettoie et l’envoie directement en Amérique pour fabriquer des dollars », sourit Gilles Marchandisse.
« Tous les sous-produits peuvent trouver une destination », souligne-t-il. Même les poussières issues de la transformation sont récupérées et trouvent un débouché : « Elles sont valorisées dans un centre de compostage de la région, notamment grâce à leur taux relativement élevé en matière sèche pour solidifier des matières liquides».
L’écorce, appelée anas de lin, est quant à elle utilisée comme paillage principalement, notamment dans les élevages bovins et avicoles. Elle peut également servir de combustible alternatif dans certaines chaudières. Quant aux graines, elles connaissent deux principales destinations : la multiplication des semences ou la production d’huile. « La majorité des graines sont récupérées lors du teillage. Un partie de la chaîne est constituée de peignes qui les récupèrent.»
Pour sécuriser l’approvisionnement en semences de multiplication, l’entreprise s’est récemment équipée d’un stripper, une table spécifique de moissonneuse. Celui-ci permet de récolter uniquement les graines au champ, avant de poursuivre les opérations classiques d’arrachage, de tournage et d’enroulage.

Des débouchés qui dépassent les frontières
Une partie importante de cette production est commercialisée vers l’Asie, où la demande pour les fibres naturelles progresse. « Je reçois souvent des commentaires par rapport à cette exportation. Les gens trouvent ça dommage que la fibre parte si loin pour revenir ensuite. Mais il faut se rendre compte que la plus grosse consommation a lieu en Asie », affirme Gilles Marchandisse.
Des acheteurs asiatiques se déplacent régulièrement pour sélectionner directement les lots. « Ils veulent voir les lots et choisir en fonction de leurs caractéristiques.» Une exigence qui renforce l’importance de la traçabilité.
L’entreprise travaille également avec des clients au Portugal, où une unité de filature ouvrira prochainement ses portes, ainsi qu’avec l’Éthiopie.
Les caractéristiques du lin peuvent varier d’une parcelle à l’autre, et les acheteurs recherchent des qualités bien précises. L’entreprise effectue donc différents classements afin de proposer des lots correspondant aux attentes de ses clients. La filasse est conditionnée en ballots ronds de 100 kg, liés par quatre, tandis que les étoupes sont pressées en ballots carrés de 100 kg.

Aujourd’hui, la chaîne de teillage fonctionne pratiquement toute l’année. « La transformation tourne 24 heures sur 24, cinq jours par semaine, du dimanche soir au vendredi soir. » Le samedi est consacré à la maintenance.
Du 15 juillet au 15 août, les activités sont stoppées pour dégager du temps pour les travaux d’entretien de l’outil et, surtout, pour se consacrer à la récolte.
La qualité avant la quantité
L’année culturale 2026 aura été marquée par la météo et des conditions climatiques difficiles. Malgré la sécheresse, les cultures de lin n’ont pas particulièrement souffert, selon Gilles Marchandisse. La principale difficulté a plutôt été de devoir attendre suffisamment d’humidité pour permettre au rouissage de se dérouler correctement.
« Il fallait attendre un certain niveau de rouissage pour pouvoir sortir une fibre correcte et éviter que l’écorce reste sur la fibre. » La récolte a finalement pu démarrer dans la deuxième partie du mois d’août, avec une météo parfois capricieuse. « Les premiers essais réalisés sur les lots rentrés se sont toutefois révélés encourageants. »
Gilles Marchandisse ne s’attendait d’ailleurs pas à obtenir une récolte record, en termes de rendement. « Ce qui est très important pour la filière, c’est d’avoir une récolte de qualité pour continuer à donner confiance aux acheteurs. Maintenir la réputation des lins de haute qualité produits dans leur berceau, à savoir en Belgique, en France et aux Pays-Bas est indispensable. »

Face à l’émergence de nou-veaux pays producteurs, cette différenciation devient un enjeu stratégique pour la filière européenne. « Si on veut continuer à garder notre place sur le marché mondial du lin, il faut essayer de sortir tout le temps la meilleure qualité. » Le terroir et le savoir-faire acquis au fil des générations constituent, à ses yeux, des atouts qu’il faut continuer à valoriser.
Le défi du lin d’hiver
Ces dernières années, une autre évolution est en cours dans les campagnes : la progression du lin d’hiver. Celui-ci représente désormais environ 30 % des surfaces travaillées par l’entreprise, une proportion qui a fortement augmenté au cours des cinq à six dernières années. Une évolution liée notamment à la recherche de nouvelles possibilités d’implantation dues aux conditions climatiques qui rendent certains printemps plus secs.
Mais cette progression doit, selon Gilles Marchandisse, rester mesurée. Si les variétés et les techniques culturales évoluent, la qualité du lin d’hiver reste aujourd’hui généralement inférieure à celle du printemps. « Avec le froid, les plantes ont tendance à faire un pied un peu plus grossier. » Cette caractéristique se répercute ensuite sur le travail de peignage, l’étape située entre le teillage et la filature. La fibre se sépare moins facilement et le rendement de peignage diminue.
Le potentiel reste néanmoins important. De nouvelles variétés doivent encore arriver dans les prochaines années et la sélection variétale pourrait permettre de réduire progressivement cet écart de qualité. « Dans les dix prochaines années, je pense que le lin d’hiver a un bel avenir», estime Gilles Marchandisse, tout en appelant de ne pas vouloir aller trop vite. Les variétés doivent encore progresser et les techniques de suivi de la culture continuer à évoluer.

Une culture naturellement sobre, mais pas sans protection
Au-delà des questions de rendement et de qualité, l’avenir de la filière dépendra de sa capacité à composer avec les contraintes environnementales. La volonté de réduire l’usage des produits phytosanitaires est un sujet de préoccupation important pour l’entreprise.
« On a aujourd’hui une très grosse interrogation qui remet tout en question. Des décisions trop radicales pourraient mettre en danger la filière », souligne Gilles Marchandisse, faisant référence aux réflexions menées en Wallonie autour de l’objectif de zéro phyto, notamment dans les zones de captage. Pour lui, le lin reste une culture relativement peu gourmande en interventions, mais certaines situations nécessitent encore des traitements ciblés et raisonnés.
« C’est une culture que l’on doit garder propre », résume-t-il. Selon les années et la pression des ravageurs ou des maladies, une intervention insecticide peut être nécessaire et, dans certaines situations, un traitement fongicide également. La suppression de toute possibilité d’intervention pourrait donc, selon lui, fragiliser la culture et, par conséquent, l’ensemble de la filière.
La question est d’autant plus sensible que les débouchés ne permettent pas aujourd’hui de compenser systématiquement les contraintes supplémentaires liées à une production biologique. D’après des retours évoqués par Gilles Marchandisse sur certaines régions françaises, les essais en bio peuvent encore présenter une réussite trop irrégulière pour envisager une généralisation à grande échelle. « La culture réussit deux fois sur cinq », chiffre-t-il. Il souligne également que la différence de valorisation entre une fibre biologique et une fibre issue d’une conduite raisonnée reste limitée sur le marché actuel.
Pour l’entreprise, l’enjeu est donc de trouver un équilibre entre réduction des interventions, maîtrise des risques agronomiques et maintien d’une qualité suffisante pour répondre aux exigences du marché. Un équilibre d’autant plus important que le lin reste une culture à forte valeur ajoutée, dont la qualité finale dépend de nombreuses décisions prises bien avant son arrivée dans l’outil de transformation.
Mais au-delà des enjeux techniques et économiques, c’est aussi une culture profondément ancrée dans nos campagnes que Gilles Marchandisse entend préserver. Du champ jusqu’à la fibre, le lin fait appel à un savoir-faire qui s’est construit au fil des générations et qui trouve encore aujourd’hui sa place dans les terres wallonnes. Il s’agit d’une culture bien de chez nous. La maintenir, la faire évoluer et continuer à en tirer des fibres de qualité, c’est aussi contribuer à faire vivre une filière locale qui, malgré les contraintes, conserve toute sa place dans le paysage agricole régional.
