Diversification agricole : 50 ans d’évolution pour préparer les fermes de demain
De la vente à la ferme à l’accueil touristique, en passant par les fermes pédagogiques, l’hébergement ou encore l’accueil de publics fragilisés, la diversification agricole n’a cessé d’évoluer au cours des cinquante dernières années. À l’heure du renouvellement des générations et des changements qui traversent le monde agricole, elle apparaît aussi comme un levier de résilience et de transmission.

La diversification agricole n’est plus une activité marginale. En Wallonie, elle concerne aujourd’hui plus d’une exploitation sur cinq. Derrière ce chiffre se cache une grande variété de projets : nouvelles productions agricoles, transformation et vente directe, hébergement, tourisme, activités de loisirs, accueil pédagogique ou encore projets à vocation sociale.
Racontée par Christian Hick, directeur d'Accueil Champêtre en Wallonie, cette dynamique a été replacée dans une perspective historique de cinquante ans.
Diversifier pour sécuriser, mais pas seulement
« Sur le plan économique, la diversification répond d’abord à une volonté de compléter et de diversifier les revenus », explique Christian Hick. Elle peut permettre de réduire la dépendance aux fluctuations des marchés ou aux aides, mais aussi de rechercher davantage d’autonomie financière et de contrôle des prix.
Les motivations ne sont toutefois pas uniquement économiques. Valoriser le patrimoine agricole, donner une nouvelle valeur aux produits de la ferme, créer ou maintenir de l’emploi, organiser différemment le travail familial ou encore préparer une transmission font également partie des raisons qui poussent les exploitants à diversifier leur activité.
Selon le directeur, une autre dimension prend aujourd’hui de l’importance : la reconnaissance du métier. En ouvrant leur ferme au public, en transformant leurs produits ou en développant des activités pédagogiques et sociales, certains agriculteurs cherchent aussi à recréer un lien direct avec la société.
Enfin, la diversification peut constituer une réponse à des enjeux environnementaux, comme la recherche d’autonomie, l’adaptation aux contraintes climatiques ou encore la volonté de favoriser davantage de biodiversité.
Une dynamique particulièrement présente chez les jeunes exploitants
Les chiffres présentés montrent que la diversification est loin d’être uniforme selon les exploitations. Elle est notamment davantage présente dans les petites structures. « Sous le seuil de 5 ha, la proportion d’exploitations diversifiées est plus élevée », affirme Christian Hick.
L’âge constitue également un facteur. « Chez les moins de 45 ans, environ une exploitation sur trois est diversifiée, contre presque une sur quatre pour l’ensemble des exploitations. »
La diversification semble par ailleurs prendre de l’ampleur. Certaines activités restent relativement stables en nombre, mais les exploitations qui combinent plusieurs formes de diversification sont plus nombreuses. « Entre 2020 et 2023, le nombre d’exploitations engagées dans deux activités de diversification est ainsi passé de 70 à 116 », souligne-t-il.
Le secteur horticole occupe également une place importante dans cette dynamique.
De la vente directe à l’accueil à la ferme
La vente directe et les circuits courts constituent probablement la forme de diversification la plus immédiatement associée à l’agriculture. Mais le champ des possibles est beaucoup plus large.
Le tourisme, l’hébergement, les loisirs, les activités éducatives et sociales représentent notamment un potentiel important. « Près de 13 % des exploitations proposent une ou plusieurs activités de diversification autres que les circuits courts », chiffre le directeur.
L’accueil à la ferme représente ainsi environ 18 % des activités de diversification évoquées. Les activités d’accueil et d’hébergement concernent environ 14 % des exploitations, tandis que les activités sociales et éducatives en concernent près de 9 %.
Cette diversité des activités constitue précisément l’une des caractéristiques de la diversification contemporaine : une ferme peut proposer simultanément de l’hébergement, de l’accueil pédagogique, de la transformation, de la vente directe ou encore des activités de loisirs.
Cinquante ans d’agritourisme
Cette évolution s’inscrit dans une histoire qui remonte à plusieurs décennies. La transformation et la vente à la ferme constituent un socle historique de la diversification agricole. Après une période de recul, ces pratiques ont connu un regain d’intérêt grâce au développement de nouveaux circuits de commercialisation, comme les distributeurs automatiques.
L’accueil du public à la ferme n’est pas non plus une nouveauté. Pendant longtemps, les exploitations ont constitué des lieux ouverts. « 1976, année de sécheresse, marque une étape importante dans le développement de l’agritourisme, notamment avec l’émergence des premiers projets visant à accueillir des touristes dans les fermes et avec un premier décret encadrant les campings à la ferme », raconte Christian Hick.
Au fil des années, le tourisme agricole et rural s’est progressivement transformé en tourisme de terroir. Dans les années 1990, apparaissent les premières fermes pédagogiques.
Depuis, l’offre n’a cessé de se diversifier : restaurants à la ferme, salles pour événements, sentiers pieds nus, golfs champêtres, hébergements touristiques ou encore activités de sensibilisation à l’environnement.
« Le potentiel d’une ferme dépend finalement largement des projets portés par ceux qui la font vivre », résume le directeur d’Accueil champêtre en Wallonie.
Un levier pour la transmission
Au-delà de la création de revenus complémentaires, la diversification pose directement la question de la transmission des exploitations.
Les fermes diversifiées sont, en moyenne, davantage dirigées par des personnes plus jeunes ou présentent plus souvent un repreneur identifié.
Le lien entre diversification et transmission mérite donc d’être approfondi. « Une exploitation qui propose plusieurs activités peut devenir plus attractive pour une nouvelle génération et être un levier qui facilite la reprise. »
Le témoignage de Nathalie Pirard, copropriétaire de la ferme du Pré Charmant à GrandHan, illustre concrètement cette évolution.
À l’origine, la ferme appartenait à ses beaux-parents et était consacrée à l’élevage. Au milieu des années 1990, ceux-ci ont fait le choix de développer un premier gîte de grande capacité. En 2006, l’exploitation agricole a cessé, faute de repreneur parmi les enfants, mais l’activité d’hébergement a été maintenue.
En 2013, Nathalie Pirard et son mari ont repris les gîtes. Sans reprendre l’exploitation agricole à proprement parler, ils ont souhaité conserver un lien avec le monde agricole et le vivant en maintenant quelques animaux sur le site.
Leur projet s’est ensuite orienté vers l’accueil de publics plus fragilisés. Forts de leurs expériences professionnelles dans l’enseignement et l'éducation spécialisée, ils ont développé un accueil adapté à ces publics.
Nathalie Pirard se décrit d’ailleurs comme le « chaînon manquant » entre le monde agricole et le grand public.
La diversification porte souvent un visage féminin
Autre caractéristique mise en évidence par Christian Hick : la place des femmes dans les projets de diversification.
Les données disponibles restent encore incomplètes sur ce sujet, mais les femmes sont largement présentes dans les activités de diversification et les circuits courts.
« Elles représentent environ 30 % de la main-d’œuvre agricole, tandis que 16 % des chefs d’exploitation sont des femmes. Les exploitantes disposent en moyenne de surfaces plus petites que leurs homologues masculins : 41,5 ha contre 59,5 ha », illustre-t-il.
Au-delà des statistiques, la question porte aussi sur la reconnaissance du rôle des femmes dans les exploitations. La diversification constitue-t-elle une véritable opportunité pour les agricultrices, permettant de reconnaître et de valoriser leur travail ? Ou risque-t-elle, au contraire, de maintenir certaines activités dans une position considérée comme secondaire ?
Ces questions sont d’autant plus importantes que ces activités peuvent représenter une part significative du revenu de l'exploitation et contribuer directement à sa pérennité.
Les projets présentés montrent en tout cas que la diversification est souvent une affaire de couple, de famille ou de collectif, plutôt qu’une activité portée par une seule personne.
Structurer et accompagner les projets
Cette évolution n’aurait pas été possible sans un accompagnement adapté.
En Wallonie, la structuration de l’accueil à la ferme s’est notamment construite autour de plusieurs initiatives. En 2001, la création d’Accueil Champêtre en Wallonie a marqué une nouvelle étape dans l’accompagnement des porteurs de projets.
L’association fête ainsi ses 25 ans, dans une histoire qui fait écho aux cinquante années de développement de l’agritourisme.
L’accompagnement reste aujourd’hui un enjeu majeur. « Il s’agit d’aider les agriculteurs à définir leur projet, mais aussi à comprendre la législation, identifier les financements, évaluer les besoins en main-d’œuvre, définir les publics visés et construire une offre cohérente avec le territoire », décrit Christian Hick.
Une diversification appelée à continuer d’évoluer
Cinquante ans après les premiers développements de l’agritourisme, la diversification agricole apparaît donc comme un processus en constante évolution.
Le mouvement est parti de quelques pionniers. Il s’est ensuite structuré, accompagné par des organisations professionnelles et par les pouvoirs publics, avant d’élargir progressivement son offre.
Aujourd’hui, les enjeux sont différents : renouvellement des générations, nouvelles attentes des consommateurs, transition environnementale, inclusion sociale, accessibilité et recherche de nouvelles sources de revenus.
La ferme n’est plus seulement un lieu de production. Elle peut aussi être un lieu de transformation, de vente, d’accueil, de transmission, d’apprentissage, de loisirs ou de lien social.
Cette évolution ouvre de nouvelles perspectives pour les exploitations, à condition que les projets restent cohérents avec les réalités économiques, humaines et territoriales de chaque ferme.
La diversification ne constitue donc pas un modèle unique. Elle est avant tout un outil au service d’un projet agricole et familial, dont les formes continueront vraisemblablement à évoluer avec les besoins du monde rural et de la société.








