À Braine l’Alleud, une alliance pour préserver les sols et l’avenir des fermes
En associant accompagnement agronomique, préservation des sols et dialogue avec le monde agricole, la commune de Braine-l’Alleud entend soutenir les exploitations de son territoire tout en répondant à plusieurs défis environnementaux. Dix agriculteurs ont choisi de participer à cette démarche, engagée pour trois ans, avec le concours de Farming for Climate et de Regenacterre.
À Braine-l’Alleud , les relations entre agriculture et environnement prennent parfois une tournure très concrète. Lors des fortes précipitations, les coulées de boue peuvent emporter les terres cultivées, envahir les voiries et menacer les habitations. Les agriculteurs y perdent une partie de leur capital le plus précieux, tandis que la commune doit intervenir pour limiter les dégâts. Une situation qui illustre combien la gestion des terres agricoles dépasse désormais les seules limites des exploitations.
C’est notamment de ce constat qu’est née l’initiative présentée le 29 octobre dernier à la ferme de la famille Pussemier, à Ophain-Bois-Seigneur-Isaac, dans l’entité de Braine-l’Alleud. La commune a décidé de financer un accompagnement agronomique individualisé destiné aux agriculteurs volontaires, afin de les aider à faire évoluer certaines pratiques, à renforcer la résilience de leurs exploitations et, lorsque cela s’avère possible, à répondre aux préoccupations environnementales du territoire. L’entité brainoise compte une trentaine de fermes et les activités agricoles occupent près de 48 % de sa superficie. Autant dire que les exploitants jouent un rôle déterminant dans l’aménagement du territoire, la gestion de l’eau et la préservation des paysages.
Renouer le dialogue avec le monde agricole
Pour Geoffroy Matagne, échevin de l’Agriculture et des Travaux, la démarche répond d’abord à une volonté de renforcer les relations entre les pouvoirs publics et les agriculteurs. Confrontée aux conséquences des inondations et des coulées de boue, la commune a progressivement pris conscience de la nécessité d’agir davantage en amont. Certes, les ouvrages de protection, notamment les bassins d’orage, conservent toute leur utilité. Mais certaines solutions peuvent également être recherchées dans les pratiques agricoles et la gestion des parcelles.
Encore faut-il pouvoir en discuter avec les premiers concernés, sans leur faire porter seuls la responsabilité de phénomènes qui dépendent aussi de la topographie, de l’urbanisation et des conditions météorologiques. L’échevin insiste d’ailleurs sur un aspect souvent négligé : les agriculteurs sont eux-mêmes les premières victimes de l’érosion, puisqu’ils voient disparaître une partie de leurs terres arables. Et lorsqu’une coulée de boue survient, ce sont fréquemment eux qui viennent prêter main-forte aux services communaux, tracteur à l’appui. Plutôt que d’imposer de nouvelles obligations, Braine-l’Alleud a donc choisi de proposer un dispositif reposant sur le volontariat et la liberté de décision des exploitants. Chaque ferme conserve la maîtrise des changements qu’elle souhaite entreprendre. Après une première rencontre avec les agriculteurs en mars, puis une procédure de marché public durant l’été, 10 exploitations ont rejoint le programme. La commune consacrera quelque 50.000 € à leur accompagnement pendant trois ans, soit environ 5.000 € par exploitation. Le service sera entièrement gratuit pour les participants.
Une transition qui doit aussi être économiquement viable
Le projet bénéficie de l’appui de Farming for Climate et de Kick Belgium, engagés dans une démarche plus large d’accompagnement du monde agricole. Quentin Pierreux, directeur de Farming for Climate, souligne que Braine-l’Alleud est la première commune à concrétiser ce partenariat, appelé à se déployer dans six communes belges.
L’ambition est d’aider les agriculteurs à adapter progressivement leurs exploitations à un environnement devenu particulièrement incertain. Aux aléas climatiques, marqués par l’alternance d’épisodes très humides et de périodes de sécheresse, s’ajoutent les tensions sur les coûts de production, le renchérissement des intrants et les difficultés de rentabilité. Dans ce contexte, la transition agroécologique ne saurait être envisagée indépendamment de la viabilité économique des fermes. Modifier un assolement, introduire de nouvelles cultures, investir dans du matériel ou revoir certaines méthodes de travail représente souvent une prise de risque que les exploitants ne peuvent assumer seuls. Farming for Climate entend dès lors compléter le conseil agronomique financé par la commune par la recherche de soutiens financiers supplémentaires, notamment auprès de partenaires privés. Ces moyens pourraient contribuer à l’acquisition d’équipements, à l’achat de semences ou à certains aménagements agricoles. Car si l’accompagnement communal est prévu pour trois ans, une transformation des pratiques peut nécessiter cinq, sept ou huit années, voire davantage. L’objectif n’est donc pas de provoquer une rupture brutale, mais de permettre aux agriculteurs d’expérimenter et de progresser sans fragiliser l’équilibre de leur exploitation.
« Se mettre au service de l’agriculteur »
C’est à Regenacterre, association spécialisée dans le conseil agronomique, qu’a été confié l’accompagnement technique des dix exploitations. Son directeur, Frédéric Muratori, tient d’emblée à préciser la philosophie de son intervention.
Forte d’une dizaine d’années d’expérience et accompagnant quelque 200 agriculteurs, l’association ne se considère pas comme une structure venue dispenser des leçons.
Les agronomes, explique-t-il, doivent avant tout se mettre au service des exploitants. Ceux-ci connaissent leurs terres, leur histoire, leurs contraintes techniques et économiques. Le rôle du conseiller consiste à apporter un regard extérieur, à approfondir les analyses et à explorer avec eux les possibilités d’évolution. Cette approche entend également défaire certains malentendus autour de l’agroécologie, parfois perçue comme une remise en cause des pratiques existantes. Frédéric Muratori rappelle que de nombreux agriculteurs appliquent déjà, souvent sans les désigner comme telles, des méthodes relevant de cette démarche.
Il ne s’agit donc ni de repartir de zéro ni d’appliquer indistinctement une même recette à toutes les exploitations. Concrètement, l’accompagnement débutera par un diagnostic de chaque ferme, complété selon les besoins par des analyses de sols. Les agronomes pourront ensuite travailler sur les rotations culturales, les assolements, les itinéraires techniques ou encore la gestion de certaines parcelles sensibles à l’érosion.
Plusieurs visites seront organisées au fil des saisons, de manière à tenir compte des différentes étapes du calendrier agricole. Chaque exploitant bénéficiera de recommandations adaptées à sa situation, sans obligation d’adopter l’ensemble des pistes proposées. Une attention particulière sera portée aux terres susceptibles de contribuer aux phénomènes de ruissellement et de coulées de boue. Dans certains cas, des démarches concertées entre exploitants voisins pourraient également être envisagées. L’intérêt de cette méthode réside précisément dans la recherche de solutions conciliant les contraintes de production et les bénéfices attendus pour la collectivité.
Les agriculteurs, premiers acteurs du changement
À la ferme Pussemier, où se tenait la présentation du projet, les témoignages de Jonas et de son père Eddy ont donné un éclairage concret à cette démarche. Pour Jonas Pussemier, l’un des principaux intérêts réside dans les échanges entre agriculteurs. Confronter les expériences, discuter des cultures, des récoltes et des difficultés rencontrées permet de prendre du recul sur sa propre exploitation. « La météo reste quand même maître du jeu », rappelle-t-il, soulignant que tous les paramètres ne peuvent être maîtrisés, malgré les efforts consentis. Mais le partage d’expériences peut faire émerger de nouvelles idées et encourager des essais que chacun n’aurait pas nécessairement entrepris isolément.
Eddy Pussemier évoque, pour sa part, le rôle précieux qu’avait autrefois joué un agronome dans le suivi de l’exploitation. Grâce à des conseils tenant compte notamment de l’humidité et des conditions météorologiques, il avait été possible d’adapter les traitements et d’en réduire sensiblement les doses. Son témoignage rappelle qu’un accompagnement technique bien conçu peut produire des résultats tangibles, sans nécessairement exiger des investissements considérables. Il met aussi en évidence l’intérêt d’un conseil agronomique accessible et indépendant. Au-delà des aspects techniques, les deux agriculteurs insistent sur l’importance de mieux se connaître entre exploitants, mais aussi de renforcer la compréhension entre agriculture et société.
Combler le fossé entre agriculteurs et citoyens
Car le projet communal comporte une autre dimension, moins technique mais tout aussi importante : la communication. Geoffroy Matagne souhaite profiter de cette dynamique pour mieux faire connaître les réalités du métier d’agriculteur auprès des habitants. Les pratiques agricoles demeurent parfois mal comprises et certaines interventions dans les champs suscitent des réactions immédiates, notamment sur les réseaux sociaux. Eddy Pussemier en donne un exemple : la présence d’un pulvérisateur dans une parcelle peut être interprétée comme l’annonce d’un traitement phytosanitaire, alors qu’il peut s’agir d’une autre intervention, notamment d’un apport d’engrais. L’absence d’explications entretient ainsi des inquiétudes qui pourraient parfois être dissipées par un simple échange. La commune entend jouer un rôle d’intermédiaire en mobilisant ses moyens de communication pour rapprocher agriculteurs et citoyens. Cette volonté de dialogue pourrait également contribuer à une meilleure compréhension des efforts déjà réalisés dans les exploitations, des contraintes auxquelles elles sont soumises et des raisons qui président aux choix techniques. Reste désormais à traduire les intentions en résultats. La démarche n’en est qu’à ses débuts et ses effets sur la qualité des sols, les pratiques culturales ou la réduction des phénomènes d’érosion devront être appréciés dans la durée. L’expérience engagée à Braine-l’Alleud témoigne d’une évolution intéressante dans la manière dont une collectivité locale peut envisager ses relations avec le monde agricole. Plutôt que de considérer les exploitants comme de simples destinataires de prescriptions environnementales, elle choisit de les associer à la recherche de solutions. Une façon de rappeler que la préservation des ressources naturelles et l’avenir des exploitations ne constituent pas nécessairement deux ambitions contradictoires. À condition, toutefois, que les changements proposés soient réalistes, économiquement soutenables et construits avec ceux qui travaillent la terre.
Marie-France Vienne