Des apports à raisonner en fonction de la parcelle et du précédent

À l’image des derniers mois, la météo des dernières semaines a été quelque peu chahutée passant en quelques heures d’une période de gel intense à des températures printanières précoces. Il n’en fallait pas moins pour échauffer les esprits et pousser les cultivateurs vers leurs parcelles. Attention néanmoins aux revirements de situation qui sont vraisemblablement devenus la donne.

Avant de faire le point sur les réserves en azote minéral des sols en ce mois de février, il est utile de s’intéresser aux conditions climatiques observées ces derniers mois. On connaît en effet l’influence que peuvent avoir la pluviométrie et la température sur l’ampleur de ces reliquats.

Une saison hivernale douce…

Du mois d’août au mois de décembre inclus, la température moyenne sous abri enregistrée à Gembloux a été supérieure à la normale saisonnière (tableau 1). Pour les mois d’août et de novembre, des températures supérieures à la normale saisonnière de plus de 2 degrés ont été enregistrées. La somme des températures est donc plus élevée pour ce début de saison culturale.

… et humide

La pluviométrie des mois d’août et novembre a été inférieure aux précipitations normales observées. Par contre, on ne s’en souvient que trop bien, les mois de septembre et octobre ont été marqués par des précipitations abondantes. Le mois de décembre a quant à lui connu une pluviométrie proche de la normale alors que le mois de janvier a été plus humide. Ainsi, la saison hivernale écoulée peut être considérée comme humide.

Les premiers semis en plein tallage

À la sortie de l’hiver et malgré des conditions de semis parfois difficiles du fait des précipitations abondantes d’octobre, compte tenu des bonnes conditions automnales qui ont suivi, la plupart des emblavements sont réguliers et en bon état.

Ainsi, les froments de mi-octobre sont au stade plein tallage; ceux de la mi-novembre sont au stade début tallage et ceux de mi-décembre sont au stade 2-3 feuilles.

Une disponibilité en azote plus importante

De la mi-janvier à début février, 89 parcelles ont été échantillonnées par les services provinciaux du Hainaut (Ath), par le CRA-W, par le CePiCOP et par Gembloux Agro-Bio Tech, ULiège, sur une grande partie de la région wallonne en veillant à l’étendre à des situations culturales suffisamment contrastées, notamment en fonction des précédents culturaux. L’échantillonnage des profils en froment d’hiver a été réalisé sur 90 cm de profondeur. Le tableau 2 révèle que le profil moyen en sortie d’hiver est plus riche qu’en 2020. Il est, avec les données récoltées jusqu’au 1er février, de 68 kg N/ha sur un profil de 90 cm. La disponibilité en azote est donc plus importante que l’an dernier. Elle est également plus importante que la teneur moyenne en azote minéral de ces dix dernières années (57 kg N/ha).

La répartition dans le profil

Il est également très intéressant de s’attarder sur la répartition de cet azote dans le sol. La partie supérieure du profil (de 0 à 30 cm) contient 15 kg N/ha soit un peu plus de 20 % de l’azote présent dans le profil azoté (90 cm de profondeur). La partie comprise entre 30 et 60 cm comporte 23 kg N/ha et le bas du profil, compris entre 60 et 90 cm de profondeur, est riche puisqu’on y observe en moyenne 31 kg N/ha (plus de 40 % de l’azote présent dans le profil azoté).

Une migration importante

Concernant l’évolution de la distribution de l’azote présent dans le profil du sol en fonction du temps, on constate, qu’entre les mois d’octobre et de janvier, suite à une pluviométrie d’environ 180 mm, l’azote présent initialement dans la couche supérieure a migré vers les deuxième et troisième couches. De 42 kg N/ha présent en octobre dans la couche 0-30 cm, il ne reste, en janvier que moins de 10 kg N/ha. Cette importante migration de l’azote nitrique est due à la lixiviation consécutive aux précipitations importantes observées ces derniers mois.

Profils variables en fonction du précédent

La physionomie des profils azotés pour les différents précédents est présentée dans le tableau 3. Une grande variabilité est présente dans les profils. Cette variabilité illustre les contextes pédoclimatiques variés rencontrées en Wallonie mais également les différences en termes de fertilisation pour la culture précédente. Les profils les plus élevés sont rencontrés pour les précédents culturaux de pomme de terre ainsi que des légumineuses et de chicorée. Dans ces trois situations, on retrouve plus de 75 kg N/ha. Les précédents froment, lin, betterave ainsi que colza montrent des profils azotés compris entre 37 kg N/ha et 57 kg N/ha. Enfin, après un précédent maïs, on observe un profil azoté « intermédiaire » de 67 kg N/ha.

Il est important de préciser que ces valeurs sont le résultat de prélèvements et d’analyses réalisées dans la seconde partie du mois de janvier. Suite aux conditions climatiques de mi-janvier jusque début février (pluviométrie importante supérieure à 80 mm), il est fort probable que la quantité d’azote présente dans le profil soit plus faible. la pluviométrie enregistrée de fin octobre à mi-janvier (environ 180 mm) a en effet occasionné la perte de 55 kg N/ha dans le profil 0 – 90 cm.

Les fumures de référence pour la nouvelle saison

La fumure de référence pour 2021 est basée sur les résultats d’une analyse pluriannuelle des essais fumures, ainsi que sur base des observations de ce début de saison. Elle s’élève à un total de 185 kg N/ha .

Le type de fractionnement (3 ou 2 doses) sera réfléchi selon la parcelle et le précédent. Dans tous les cas, il est recommandé de calquer le schéma d’apport sur base des prévisions de précipitations et d’apporter la fertilisation avant une pluie afin de maximiser l’efficacité du prélèvement d’engrais par la plante.

Fumure en trois fractions : tallage (60N), redressement (60N), dernière feuille (65N).

Même si les profils azotés sont élevés. L’azote est majoritairement présent dans le second et le troisième horizon et peu dans l’horizon superficiel à cause de la lixiviation. La fraction de tallage est donc, pour ces raisons, maintenue à 60 N. Les fractions de redressement et de dernière feuille sont maintenues par rapport à une année normale.

Une fertilisation en trois apports est à privilégier dans la majorité des situations. Elle est indispensable dans les circonstances suivantes :

– Structure de sol abîmée par des récoltes tardives ou en mauvaises conditions ;

– Terre à mauvais drainage naturel ;

– Sol complètement glacé ou refermé, dégâts d’hiver, de traitements herbicides, de parasites, déchaussements… ;

– Sol avec de faibles disponibilités en azote en sortie hiver ;

– Besoin en paille élevé sur l’exploitation ;

– Dans les semis tardifs (après le 15 novembre) ;

– Dans le cas d’un précédent froment, afin de favoriser la progression racinaire et compenser l’effet néfaste des maladies du système racinaire ;

– Si la végétation est trop claire ou la densité de végétation faible en sortie d’hiver ;

– A fortiori, dans toutes les situations culturales où on soupçonne que le système racinaire du froment se développera difficilement et ne permettra pas à la culture de trouver dans le sol les quantités minimales d’azote dont elle a besoin pour assurer le développement d’un nombre suffisant de tiges.

Pour les cultures qui ne seront, à la reprise de la végétation, qu’au stade début tallage, il est donc déconseillé de faire l’impasse d’un apport en sortie d’hiver. Cependant pour éviter une surfertilisation de la culture, en fonction du précédent cultural et de l’état de la culture, une réduction de l’apport en azote au stade redressement et/ou dernière feuille pourrait s’avérer nécessaire.

Fumure en deux fractions : tallage-redressement (90N) et dernière feuille (95N).

La fumure en deux fractions sera réservée aux situations les plus favorables.

Plus concrètement, elle peut être envisagée dans les situations suivantes :

– Précédents culturaux laissant des reliquats élevés, tels qu’après une culture de légumineuse, légume ou pomme de terre ;

– Dans le cas d’un précédent betterave dont l’arrachage a été effectué précocement (avant le 15 octobre) dont le profil n’aurait pas été épuisé (voir analyse de sol) ;

– Dans le cas de semis précoces et/ou si la végétation est fortement avancée (la culture a déjà produit beaucoup de talles) ;

– Sur des parcelles où les restitutions de matières organiques sont importantes et/ou fréquentes ;

– Productions de froment destinées à une valorisation en meunerie.

Apporter une fraction complémentaire à l’épiaison ?

Lorsque la fumure a été correctement calculée, un apport d’azote supplémentaire à l’épiaison ne se justifiera sans doute pas, sauf les années exceptionnelles. Dans la majorité des situations, les accroissements de rendement liés à un apport à l’épiaison sont, en effet, quasi nuls et cela pourrait aboutir à surfertiliser la culture et à augmenter le reliquat post-récolte.

Un autre danger des fumures tardives (après le stade dernière feuille) trop importantes est de retarder la maturation de la culture, ce qui, certaines années, pourrait s’avérer préjudiciable (difficulté de récolte, perte de qualité, indice de chute de Hagberg insuffisant).

L’intérêt de cette fraction supplémentaire est peut-être d’améliorer la qualité (protéines, Zéleny) de la production. Cette fraction complémentaire ne se justifie donc que si la récolte est valorisée à un meilleur prix.

Un apport complémentaire d’azote autour du stade épiaison ne doit être appliqué qu’exceptionnellement et doit toujours être de faible importance.

Le raisonnement et les adaptations

Quel que soit le fractionnement choisi, chaque apport devra être raisonné sur base des principes suivants :

– Chaque parcelle doit être considérée individuellement, les conditions culturales variant souvent entre parcelles (passé cultural, évolution de la culture, impact de l’environnement avoisinant) ;

– la dose de chaque fraction est déterminée juste avant l’application. La fumure totale d’azote ne doit jamais être définie à la sortie de l’hiver mais résulte, au moment du dernier apport, de l’addition des fractions définies les unes après les autres.

Ces deux principes, via des correctifs appliqués aux doses de référence, permettent de prendre en compte les variabilités de fourniture d’azote par le sol et l’évolution en cours de saison de la culture (potentiel de rendement, enracinement, maladies, stress ou accident éventuel).

En bref

Durant ce printemps 2021, les experts du Livre Blanc insistent sur l’importance de calculer les doses pour chaque parcelle et chaque fraction. La variabilité des disponibilités entre les précédents culturaux et entre parcelles est plus importante que d’habitude eu égard aux disponibilités plus élevées que d’habitude dans les profils de sol.

Le conseil pourra évoluer en cours de saison en fonction des conditions de développement et de croissance des cultures. Pour ce faire, restez attentifs aux communiqués du CePiCOP.

D’après le Livre Blanc,

février 2021