«Instruire pour servir»

«Instruire pour servir»

Le 20 mars 1932 était un dimanche, jour béni pour le baptême d’un journal nouveau-né ! La semaine précédente, un certain Adolf Hitler avait obtenu 30,1 % des voix lors des élections présidentielles en Allemagne. Les croix gammées fleurissaient aux quatre coins de la Germanie, sur fond d’une récession économique mondiale sans précédent. De l’autre côté de l’Atlantique, un descendant d’émigrés néerlandais (!) briguait le poste de candidat démocrate aux élections présidentielles des USA ; il s’appelait Franklin Delano Roosevelt, et proposait dans son programme un « New Deal », afin de redresser son immense et richissime nation, destinée à devenir la plus grande puissance mondiale. Chez nous, notre pays-confetti vivotait et se redressait lentement, encore convalescent d’une Première Guerre Mondiale qui l’avait saigné à blanc ; une Belgique engluée dans le marasme financier mondial depuis la profonde crise des marchés subie à l’automne 1929. L’heure n’était pas chez nous à l’euphorie ; chacun comptait ses sous et ses croûtes de pain dans son coin, que l’on fût ouvrier, fonctionnaire, petit indépendant ou agriculteur…

En 1932, notre pays comptait environ huit millions d’habitants, parmi lesquels 770 mille agriculteurs (43 UMO (unités de main d’œuvre)/100 hectares de surface agricole). Les chiffres de 2022 indiquent une population de onze millions d’habitants, pour environ 65.000 UMO agriculteurs (moins de 5 UMO/100 ha SAU) et 35.000 exploitations agricoles (12.000 en Wallonie). Le premier Sillon Belge s’adressait donc à onze fois plus de fermiers qu’aujourd’hui, à des familles paysannes qui représentaient encore plus de 20 % de la population en 1932 ! Le créneau « presse agricole » était pourtant quasi anecdotique, occupé par quelques publications faméliques de l’Alliance Agricole Belge et du Boerenbond. Roger de Marneffe, agronome et journaliste à la Libre Belgique, était profondément excédé par leurs parutions, qu’il qualifiait de « désinformantes », « lénifiantes » et « politicardes ». Il décida de prendre lui-même le taureau par les cornes, métaphore bien agricole, et de créer le Sillon Belge, premier journal des campagnes où seraient proposés des articles de fond destinés aux gens de la terre, en s’efforçant de respecter une neutralité politique. La devise de Roger de Marneffe était : « Instruire pour servir » !

Le Sillon Belge est né dans un véritable bouillon de culture sociétal, entre-deux-guerres très meurtrières, à une époque où la paysannerie représentait encore une force populaire évidente, lors d’une période où l’agriculture avait pour mission unique de nourrir la population. Le spectre de la famine planait au-dessus des populations européennes, menace tenue à distance par une agriculture belge performante dans le contexte de ces années 1930. Roger de Maneffe avait bien compris le rôle irremplaçable des paysans, et souhaitait s’adresser à eux, rentrer dans leurs fermes et participer à leurs luttes quotidiennes, à leurs bonheurs aussi. Il fallait trouver le ton juste, convivial et respectueux, ni paternaliste ni infantilisant ; parler aux fermiers dans leur langage, celui de la terre ! Le défi n’était pas évident à relever, mais à mon sens, les rédacteurs et journalistes du Sillon Belge ont réussi un véritable tour de force, en s’invitant par leurs articles dans des communautés fermées, chez des gens très méfiants envers les intellectuels, ceux qui manient trop bien les mots pour les enfermer, les infantiliser et leur imposer les pouvoirs d’en-haut.

Je connais bien peu des débuts du Sillon Belge, mais dès les années d’après-guerre 40-45, le journal des campagnes est devenu une véritable institution, un socle incontournable dans les foyers agricoles. On y trouve de tout : des annonces publicitaires, une revue des marchés, des articles agronomiques, des actualités agricoles, des chroniques familiales… En ouvrant leur gazette préférée, les agriculteurs ont l’impression de rencontrer des amis, des gens comme eux, qui les comprennent et échangent des nouvelles, sans fatuité ni prétention. Je relis souvent des Sillon des années 1960 et 1970, et je suis à chaque fois étonné par leur modernité, leur ton primesautier, sans fioriture, maniant ici une douce ironie, et plus loin un sérieux implacable pour dénoncer des injustices. Les articles, classés par rubriques, sont à la fois techniques et compréhensibles, agréables à lire et sans blabla inutile. Un vrai langage paysan ! Ma préférence va évidemment à « Voix de la Terre », dont les textes d’Albin Sanglier et du Prétcheu m’ont fait beaucoup rire et réfléchir dans les années 1990. Je songe à Joseph François, éditeur responsable aux articles aussi percutants qu’instructifs, à l’œil photographique de Marc de Neuville, à la jeune génération d’aujourd’hui, merveilleusement inspirée. Au fil des décennies, le journal s’est enrichi de couleurs ; il s’est modernisé, a rejoint la sphère Internet, mais a gardé son caractère familial, cet entre-soi chaleureux si cher aux agriculteurs…

Indispensable, instructif, distrayant, sérieux sans se prendre au sérieux, le Sillon Belge accompagne les agriculteurs wallons depuis nonante ans ! Il a gardé toute la fraîcheur de ses débuts, après 4000 parutions, sans jamais s’écarter de la devise de son fondateur Roger de Marneffe : « Instruire pour servir ». Puisse-t-il encore longtemps tracer son sillon dans nos vies !

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