Courrier des lecteurs : l’économie du couple agri-salarié
Mon mari est salarié et je suis agricultrice. Il travaille 40h par semaine, je travaille plus ou moins le double dans ma ferme. Au niveau revenus, il gagne je ne sais combien de fois en plus que moi puisque je ne sais moi-même pas combien je gagne réellement. Ce qui nous amène inévitablement à avoir de temps en temps des moments de « discussion ». Démonstration.

Bien que nos revenus ne soient pas du tout égalitaires, je contribue aux dépenses du foyer à chaque début de mois. Petite médaille pour moi en passant, mais c’est surtout ma fierté qui m’empêche d’être une femme à charge de son mari (non mais, et puis quoi encore
À l’exact opposé de cette philosophie de vie, mon mari et moi versons chacun un montant sur un compte commun, créant ainsi le budget destiné à payer les courses du mois. Logique, allez-vous me dire. Et puisque tout est hors de prix, tout aussi logique, ce budget est épuisé bien avant d’être à nouveau renfloué. Dans ces cas-là, il est bien évidemment hors de question d’aller piocher dans le compte d’épargne, c’est à mon mari d’assumer de payer le reste des courses jusqu’au prochain mois.
Certains diront que ce n’est plus très égalitaire tout ça et pourtant, ça l’est ! J’ai longtemps cru comme bon nombre d’entre vous, que le fait de participer à 50 : 50 aux revenus du ménage était égalitaire. Or, au moment où je raclais les fonds de tiroirs, je me suis vaguement souvenue des mots de la notaire, que j’ai vérifié par la suite pour être certaine que mon inconscient ne me jouait des tours : dans un mariage ou une cohabitation, les conjoints contribuent proportionnellement à hauteur de leurs revenus aux frais du ménage.
Je résume. Son sacrifice, c’est d’avoir utilisé cet argent pour payer les courses plutôt que de s’offrir un resto entre collègues. Je l’ai regardé. Il m’a regardé. Je l’ai regardé. Il m’a regardé. Bref, il sait déjà qu’il a perdu. Un échec et mat se prépare. Si je n’ai pas de chèques-repas comme le monde du salariat l’entend, j’amène tous les jours de l’année, des œufs frais, de la viande et des légumes de saison sur la table. « Et en prime, c’est qui va bientôt manger du jambon de ferme ? ! Voilà mes chèques-repas à moi ! » .
À l’évocation du jambon, ses yeux brillent. Gourmand et gourmet, il m’accorde le point. Néanmoins, cette discussion m’a permis de me rendre compte que si je n’ai ni chèques-repas, ni salaire, j’oublie parfois que j’ai la chance de faire un métier qui me permet de constituer un immense garde-manger d’une qualité exceptionnelle. C’est aussi ça de l’argent. Et pour preuve, il y a quelques semaines, je me suis retrouvée la tête plongée dans le congélateur de mes parents à la recherche d’un dernier sachet de viande.
Entre toutes les innombrables compotes, soupes, sachets de fruits et autres paquets inconnus de l’inventaire, j’ai beau chercher, je ne retrouve plus de viande. On a tout mangé ! Il est 17h30, je dois préparer un souper pour les enfants, je vais donc à la boucherie et le comble, je leur achète de la viande d’agneau. Je me suis sentie tellement bête à ce moment-là, le comble du cordonnier le plus mal chaussé. Je raconte l’anecdote à un voisin qui a encore connu l’époque où les familles vivaient en autarcie. À juste titre, j’en ai pris pour mon grade. « Mais enfin, tu ne fais pas ce métier pour aller manger de la viande que tu ne connais pas ! ».
On est parfois tellement absorbés par le travail, qu’on ne voit plus ce qu’on réalise. Alors que nos propres produits sont à portée de main, à force de servir le client, il ne nous reste plus rien à la fin. Prendre conscience de notre travail, c’est pouvoir être fier de contribuer aux repas de la famille, ainsi qu’à l’économie du couple.





