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L’hydre Miam-Miam

Temps de lecture : 6 min

Chapeau bas ! J’ai adoré, et je pèse mes mots, le dessin fort élaboré de Stéphanie Annet, dont le patronyme fleure bon l’axe Bertrix-Neufchâteau-Bastogne et son ardeur d’avance ! Mes pauvres vieux yeux, je l’avoue, ont éprouvé mille difficultés à tout décrypter, mais j’imagine que l’original du dessin est bien plus grand que le format paru dans le Sillon Belge du 15 février. Je vous invite toutes et tous à déchiffrer ses jeux de piste entrelacés, tant ils sont criants de vérités et illustrent l’incroyable embrouillamini dans lequel les agriculteurs (sur)vivent. Narrer l’inénarrable est illusoire ; le dessiner s’apparente à une gageure chimérique. Défi relevé avec brio par Madame Annet !

Je n’ai pu m’empêcher de l’emporter avec moi à notre réunion de lecture de ce vendredi. Chaque mois, notre petit groupe de dix personnes se réunit pour échanger nos coups de cœur littéraires, parler de bouquins et refaire le monde. Seul agriculteur de la troupe, les autres m’ont d’emblée sauté sur le râble, pour leur expliquer le pourquoi des manifestations actuelles. Dans leur esprit, tout est confus, complexe, contradictoire, en un mot « incompréhensible ». Pourquoi brûler des pneus ? Pourquoi annuler des normes écologiques ? Je leur ai montré le dessin de Madame Annet, et la plupart l’ont pris en photo sur leur smartphone, pour pouvoir l’agrandir et lire plus facilement les petites indications. Ils ont compris encore moins, et il m’a fallu expliquer vaille que vaille durant une demi-heure à quel point l’hydre Miam-Miam -le poulpe agro-alimentaire- tient le monde agricole et les consommateurs enserrés dans ses tentacules.

« Pieuvre = mafia ! », ont tout de suite décrété mes amis lecteurs. Tout le système est infiltré, selon eux. Les agriculteurs et les consommateurs eux-mêmes font partie de l’organigramme, victimes et coupables de l’emprise de la pieuvre. L’hydre prospère et fonctionne dans un monde où on nous fait croire que « le bonheur, c’est d’avoir de l’avoir plein nos armoires ! ». La vie est dure pour tout le monde, pour les non-agriculteurs aussi… Le caddie a ses raisons que le cœur aimerait bien ignorer. Des pilons de poulet à 3 €/kg ; du pain de 600g à 1,35 € ; des carbonnades de bœuf à 8,5 €/kg ; du lait à 0,75 €/kg ; du haché porc et bœuf à 4,4 €/kg ; etc. Comment y résister quand on est maman-solo, avec deux grands adolescents à la maison ? Quand on touche une pension de retraite de 1.200 €/mois, ou un petit salaire de 1.400€/mois ?

Dans le panier du ménage, la nourriture ne représente plus que 12 à 13 % (chez les gens aisés), contre 30 % voici quarante ans. L’argent « épargné » sert à payer le logement, le chauffage, le confort, la voiture, le smartphone, internet, les loisirs, les vacances… et tout cet « avoir plein nos armoires ». La PAC n’a pas servi à autre chose ! Nous vivons dans un monde « meilleur » que celui d’après-guerre 40-45, mais me reviennent à l’esprit deux phrases glaçantes issues du roman dystopique de Margaret Atwood « La servante écarlate » : « Un monde meilleur ne veut pas dire meilleur pour tout le monde. Ça signifie qu’il sera forcément pire pour certains. ». Il est pire pour nous, les agriculteurs, et pour d’autres également, abandonnés dans leur fossé, au bord la route qui mène vers ce monde « meilleur » bâti par l’hydre Miam-Miam…

Comment lutter contre la pieuvre ? Un bras est-il coupé qu’il en pousse deux autres ! Les jeunes fermiers ont beau se débattre, rien ne changera s’ils continuent à suivre Miam-Miam, à pleurer dans son giron au lieu de se débarrasser des ventouses qui collent à leur peau : tous ces emprunts, ces investissements, cette recherche de la performance, cette croissance exponentielle mortifère de leurs exploitations, laquelle creuse un vide profond autour d’eux… Les agriculteurs auraient grand tort de prendre le bon peuple pour un ramassis d’idiots prêts à gober tout ce qu’on leur raconte. Certains propos tenus par les manifestants lors des interviews sèment le doute et nuisent à la crédibilité des revendications.

Ainsi, une jeune dame de 40 ans nous a expliqué qu’elle achète sa viande, ses œufs, ses poulets en circuit court dans une ferme conventionnelle, pour un juste prix raisonnable. La nourriture est de top-qualité, l’accueil mérite cinq étoiles. Elle peut se promener dans la ferme avec ses enfants, caresser les veaux, regarder manger les vaches. L’autre jour, elle a trouvé dans le couloir d’affouragement un papier imprimé qui traînait, un bon de livraison pour un aliment de finition, sur lequel était indiqué « contient des OGM ». Elle s’est enquise auprès de la fermière d’où provenait ce produit, destiné de toute évidence à engraisser les bêtes. « D’une usine wallonne bien connue. On consomme local ! », a-t-elle répondu. La cliente a poursuivi : « Et le soja qu’il contient, placé en première position dans la liste des composants, donc en pourcentage conséquent ? ». L’agricultrice n’a pas vu malice dans la question ; elle a mis les pieds dans le plat : « Je ne sais pas au juste, mais il provient sans doute d’Argentine ou du Brésil. ». Il vient de la galaxie Miam-Miam, tout simplement… Cargill, Altria, Nestlé, etc.

« Le soja arrive de là-bas comme la blanche colombienne, mais en toute légalité ! » s’est cru intelligent de dire un de nos membres lecteurs. Les membres de mon petit cercle de lecture furent atterrés, déroutés, avec un fort sentiment de manipulation. On peut les comprendre… Or donc, les agriculteurs dénoncent le Mercosur et fustigent l’entrée de viande sud-américaine en Belgique, de canard hongrois, d’oeufs ukrainiens, etc, mais eux-mêmes nourrissent leurs veaux, vaches, cochons, couvées, avec du soja argentin ou brésilien, du blé ukrainien, des tourteaux de palmiste indonésiens. C’est clairement du « faites ce que je dis, mais ne faites pas ce je fais. ».

J’ai pris la défense de l’agricultrice, en expliquant que dans notre région, le soja n’intervient que pour une très faible part dans l’alimentation des vaches, nourries principalement avec des ensilages d’herbes et des céréales fermières ardennaises -escourgeon, triticale et pois, épeautre-. Par contre, les élevages intensifs de porcs et de volailles sont de gros consommateurs de soja sud-américain ; ils sont situés quasi exclusivement chez nous en Flandres, mais aussi aux Pays-Bas, dans le nord de l’Allemagne et de la France, etc. L’UE importe la production de l’équivalent de 7 fois la surface de l’Allemagne. Ces élevages éprouvent moult difficultés pour gérer leurs effluents d’élevage.

Le bilan du soja n’est pas très engageant, mais ceci dit, la dame va toujours acheter ses paniers-fermiers dans cette ferme locale, tant elle apprécie la qualité de l’accueil et le bon goût des produits, nonobstant ce léger coup de canif à la notion de « circuit-court »… L’hydre Miam-Miam se rit de nous. Elle met la tête de tout le monde à l’envers, sème la confusion dans tous les esprits, sanctifie les uns et diabolise les autres à tour de rôle, et plus personne ne sait où est la vérité.

Je regarde à nouveau le dessin de Mme Annet : j’y trouverai peut-être une réponse…

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