Des papillons pour préserver nos campagnes
Le Cuivré de la bistorte et le Damier de la succise sont deux papillons aussi rares qu’essentiels. En les protégeant, la Wallonie préserve bien plus que des insectes : elle redonne vie à tout un pan de biodiversité. Un combat aussi discret qu’eux, qui se gagnera avec le soutien des agriculteurs. Fragiles et élégants, les papillons sont aussi d’excellents indicateurs écologiques. Leur présence ou absence révèle la qualité du milieu. En les étudiant, c’est aussi l’évolution de la naturalité du territoire, des pratiques agricoles et des pressions environnementales qui est suivie.

Les écosystèmes assurent des fonctions vitales aux sociétés humaines : production alimentaire, approvisionnement en eau potable, stockage du carbone, purification de l’air, contrôle des maladies, sans oublier leur importance culturelle et récréative. Il s’agit des services écosystémiques.
Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les écosystèmes affaiblissent les services rendus par la nature. La surexploitation des ressources, l’extension de l’agriculture intensive, l’artificialisation des milieux naturels, la pollution et le changement climatique contribuent à la disparition rapide d’habitats précieux et des services qu’ils nous rendent.
En Wallonie comme ailleurs, ces pressions se traduisent par une fragmentation croissante des milieux, conduisant à un isolement des populations animales et végétales et un effondrement de la biodiversité.
« Préserver la biodiversité, ce n’est pas un luxe : c’est une assurance-vie pour nos sociétés », alerte Violette Van Keymeulen, ingénieure écologue chez Biotope Environnement.
Cinq Plans d’actions espèces
Conscients de l’urgence, les pouvoirs publics wallons ont lancé en 2024-2025 cinq nouveaux Plans d’actions espèces (PAE). Ces documents stratégiques visent six espèces menacées, dont deux papillons emblématiques : le Cuivré de la bistorte et le Damier de la succise. Ces espèces sont dites « parapluies » : leur sauvegarde bénéficie à tout un cortège d’espèces associées et aux habitats dans lesquels elles évoluent.
En restaurant les habitats favorables à ces papillons, on restaure aussi le fonctionnement des cycles naturels : régulation des crues, épuration de l’eau, maintien des nappes phréatiques, résilience face aux sécheresses. Ce sont des effets bénéfiques à long terme, y compris pour l’agriculture.
Les PAE définissent les objectifs, identifient les menaces, localisent les zones d’intervention prioritaires, estiment les coûts et proposent des solutions. Ils encouragent également la concertation entre les acteurs : agriculteurs, naturalistes, communes, chasseurs et citoyens. Ils s’appuient sur les données scientifiques mais aussi sur les savoirs de terrain. Ils permettent d’enclencher une dynamique vertueuse de restauration de la nature.
La Wallonie, essentielle pour le Cuivré de la bistorte
Le Cuivré de la bistorte est un petit papillon éclatant, aux nuances cuivrées et bleu-violet qui s’observe durant les mois d’avril à juillet. Présent principalement dans les Ardennes et en Lorraine, il dépend de la Renouée bistorte, une plante inféodée aux milieux humides et ensoleillés. Si les adultes butinent une trentaine d’espèces florales, leurs chenilles se développent exclusivement sur cette plante.
Son habitat idéal combine prairies humides à Bistortes, lisières forestières et zones peu exploitées. Or, depuis trente ans, les populations de Cuivré de la bistorte déclinent fortement.
Les menaces qui pèsent sur ce papillon sont souvent liées à des changements dans la gestion des habitats. Par exemple, l'abandon de la gestion de certains sites entraîne un reboisement spontané du milieu, réduisant ainsi les zones ouvertes nécessaires à la survie du Cuivré. La gestion sylvicole, avec des pratiques comme le drainage et la plantation de résineux, contribue également à la destruction de ses habitats. Enfin, l'installation de zones de nourrissage pour les sangliers, installées par les chasseurs, contribuent à la détérioration des prairies.
D’un point de vue agricole, la mise en place de pâturages intensifs est préjudiciable aux papillons, car le piétinement du bétail détruit la Bistorte, pourtant essentielle à la survie du Cuivré. De même, la pratique régulière de fauches entraîne la disparition des populations. Pour autant, certaines pratiques agricoles extensives sont compatibles avec la préservation du Cuivré.
À cet égard, la Wallonie occupe un rôle crucial pour ce petit papillon car elle abrite les plus grandes populations d’Europe occidentale. Porte-étendard de notre biodiversité territoriale, sa protection est donc un enjeu pour la nature wallonne.
Le très vulnérable Damier de la succise
Ce papillon de taille moyenne tient son nom du Damier orange et noir qui orne ses ailes et s’observe d’avril à juin. Originellement présent dans plusieurs régions wallonnes, il est aujourd’hui confiné à un site isolé en Famenne. Il fréquente typiquement les clairières aux sols humides et pauvres en nutriments où pousse la plante nourricière de sa chenille : la Succise des prés.
Le cycle de vie du Damier de la succise est un modèle de complexité : une seule génération annuelle, des chenilles grégaires qui hivernent en groupe, un nombre restreint de plantes nourricières (la Succise, la Knautie et la Scabieuse), une dépendance aux clairières ensoleillées et un risque élevé de parasitisme par la guêpe Cotesia bignelli. Ce fragile équilibre écologique explique en partie la grande vulnérabilité de l’espèce aux moindres perturbations.
Ce papillon évolue dans des habitats devenus très rares en Wallonie : prairies maigres, landes sèches, clairières forestières et bas-marais. Des milieux fragiles qui ne survivent que grâce à une gestion attentive : fauche tardive, pâturage léger, ouverture du milieu. L’abandon de ces milieux, leur fermeture naturelle, ou au contraire l’intensification des pratiques agricoles ou sylvicoles ainsi que l’usage généralisé d’engrais minéraux, les rendent alors inhospitaliers pour le papillon. De plus, l’habitat du Damier s’est peu à peu fragmenté, isolant les populations et menaçant la survie de l’espèce.
Le Damier bénéficie néanmoins des retombées positives de plusieurs projets de préservation internationaux (« projets Life »). Il n’en est pas le seul bénéficiaire, puisque sa sauvegarde induit celle de nombreuses autres espèces comme l’Orchidée bouffon, la Vipère péliade ou encore la Bondrée apivore.
Un réseau écologique à rebâtir
Les études montrent qu’un site isolé, même très favorable aux papillons, ne suffit pas. Pour espérer une stabilité des populations à long terme, il faut un réseau d’habitats connectés, distants de moins de 5 km, couvrant ensemble au moins 50 ha. Aujourd’hui, peu de secteurs en Wallonie répondent à ces critères. C’est pourquoi les plans d’action misent aussi sur la réintroduction du papillon dans des sites restaurés mais encore vides.
La survie de ces deux papillons dépend de la connexion entre les différentes populations et les habitats disponibles. Si une sous-population décline, seules des colonies voisines peuvent permettre une recolonisation. Sans ce lien vital entre les sites, même les milieux les plus favorables finissent par se vider, condamnant l’espèce à une extinction progressive.
Des critères stricts ont été définis pour juger de l’état de conservation d’un site ou d’un réseau de sites : surface minimale, densité de plantes hôtes, charge en bétail, fréquence de fauche… Ces éléments permettent d’orienter les restaurations et de suivre leur efficacité. Ils peuvent également servir de boussole pour orienter les pratiques de gestion compatibles avec la présence des papillons. Par exemple, la mise en place de fauches à rotation bisannuelle (au maximum), ou d’un pâturage extensif estival avec une densité de bétail ne dépassant pas 0,4 UGB/ha/an permet l’épanouissement des papillons.
Les PAE s’appuient sur des solutions concrètes : fauche tardive, gyrobroyage, pâturage extensif, semis de plantes nectarifères, rebouchage de drains (pour favoriser l’hydrologie naturelle du site), gestion de la densité de gibier, restauration de prairies. Ils incluent aussi des suivis scientifiques, des cartographies d’habitats, des évaluations écologiques régulières.
Les projets Life (programme européen pour l’environnement et le climat) déjà mis en œuvre ont permis de restaurer plusieurs centaines d’hectares d’habitats naturels, de tester de nouvelles méthodes et de mobiliser des partenaires.
Un rôle clé pour les agriculteurs, et des subsides disponibles !
Les agriculteurs sont des acteurs centraux de la préservation de l’environnement. Afin d’appuyer la conciliation des enjeux écologiques et économiques liés à leurs activités, plusieurs financements peuvent être mobilisés. D’une part, les gestionnaires de prairies classifiées « UG2 » dans le réseau Natura 2000 peuvent bénéficier d’indemnités financières jusqu’à 460 €/ha/an. D’autre part, ces aides peuvent être cumulées avec les indemnités liées aux mesures agro-environnementales et climatiques (Maec) qui permettent de mettre en place et de financer la gestion de prairies naturelles (jusqu’à 220 €/ha/an) ou de prairies à hautes valeurs biologiques (jusqu’à 470 €/ha/an). Dans le cadre du Plan stratégique de la politique agricole commune, la Wallonie octroie également des subsides pour mener des actions volontaires de restauration de la biodiversité.
Ces incitants financiers permettent ainsi aux agriculteurs d’adapter la gestion de leurs exploitations : laisser des zones refuges, réduire l’usage d’engrais, pratiquer la fauche différée. Ces gestes ont un impact énorme sur les papillons et la biodiversité en général, faisant des agriculteurs des partenaires incontournables pour la sauvegarde des papillons.
Des freins à surmonter
Mettre en œuvre un PAE n’est pas sans obstacle : gestion du foncier, contraintes administratives, et sécurisation de moyens financiers sur le long terme, sont autant de défis à relever. Les changements de pratiques suscitent naturellement des réticences ; il faut expliquer, démontrer, dialoguer pour convaincre.
C’est pourquoi ces plans intègrent une dimension sociale et économique : ils identifient les freins, proposent des leviers, cherchent à harmoniser les usages du territoire. Leur succès repose sur une approche concertée, transparente et durable.
Des indicateurs précieux
Le Cuivré de la bistorte et le Damier de la succise ne sont pas de simples papillons en sursis. Ce sont des indicateurs précieux de l’état de notre nature, de nos paysages. Leur présence traduit l’existence des prairies vivantes, des forêts ouvertes, des zones humides fonctionnelles. Leur disparition, elle, révèlerait l’inverse : un appauvrissement dramatique de la nature wallonne.
Agir pour ces espèces, c’est bien plus que sauver des insectes : c’est redonner leur place à des milieux rares – bas-marais, landes sèches, tourbières, clairières forestières – et aux nombreuses espèces qu’ils abritent.
Avec ses Plans d’actions espèces, la Wallonie freine l’érosion de la biodiversité et sème les graines de la nature vivante de demain.