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Philippe Delahaut : «Le marché couvert de Ciney reste un rendez-vous indispensable pour l’élevage!»

Depuis juin, Philippe Delahaut tient les rênes du marché couvert de Ciney. Vétérinaire et ancien directeur de département au Centre d’économie rurale à Marloie, il nous a reçus dans cette structure. Un endroit chargé d’histoire, mais qui doit aussi s’inscrire dans l’avenir pour assurer sa pérennité.

Temps de lecture : 7 min

Philippe Delahaut, vous êtes aux commandes du marché couvert de Ciney depuis sept mois… Pouvez-vous déjà tirer un premier bilan de cette expérience ?

Ces premiers mois ont principalement servi à connaître le marché, son historique, sa situation, son évolution, les gens qui le côtoient, et à réfléchir à d’éventuelles pistes d’amélioration… Il s’agit véritablement d’une prise de connaissance. Cet endroit représente un trafic important, impliquant des personnes et des animaux. Et le tout doit être géré dans un court laps de temps. Sur un jour et demi, environ 1.500 bovins entrent et sortent de ce lieu !

Justement, au niveau des pistes d’amélioration, y en a-t-il déjà certaines qui se dessinent ?

Il est clair que le nombre de bovins en Belgique a diminué et, par conséquent, ceux présents sur le marché aussi, de façon équivalente. Il faut permettre à cet outil de fonctionner en gérant certains coûts, en analysant notamment les prestations des uns et des autres, ainsi que l’organisation de la surface. Cependant, ce n’est pas évident. Que ce soit au niveau du nombre d’animaux, des transporteurs ou des marchands, on constate une certaine diminution vécue au sein de l’ensemble des classes de l’agriculture. Il faut travailler avec ceux qui poursuivront dans ce secteur.

Néanmoins, le marché de Ciney est et restera un outil indispensable pour l’élevage…

Oui, il s’agit du plus grand marché d’Europe. Ce lieu est l’endroit où les prix justes sont fixés. S’il disparaissait, cet aspect commercial de l’agriculture serait compromis. Il doit donc continuer à fonctionner, même s’il faut améliorer certaines pistes de rentabilité, bien qu’elles ne soient pas nombreuses. Néanmoins, je pense que le secteur est prêt à réaliser un effort, d’autant plus au vu de l’évolution favorable des prix. J’ajouterais que celle-ci était indispensable. Il s’agit d’un ballon d’oxygène pour le monde rural, surtout après la crise sanitaire qui l’a ébranlé.

Justement, depuis plus d’un an, les prix sont en hausse. Quel impact a eu cette augmentation sur le marché couvert ?

Rappelons que tout est une question d’offre et de demande. Dorénavant, les animaux se vendent plus facilement qu’il y a quelque temps, puisque la demande est supérieure à l’offre. Je vais prendre l’exemple des veaux culards, 1re catégorie. De mémoire, il y a plus d’un an, leur valeur était de 800 à 900 €, et elle est montée jusqu’à 1.700 €. Sur l’année 2024, et surtout 2025, cette augmentation a été extraordinaire. On l’a constaté également pour les animaux abattus : au kilo, le prix a doublé sur les quelques mois d’été (juin, juillet et août). Et Ciney reste la référence au niveau des prix appliqués.

Si l’évolution est favorable, quelles tendances peut-on espérer ? Certains craignent que, si les prix poursuivent leur hausse, les consommateurs se détournent de la viande bovine au profit de viandes moins chères…

Ce que l’on souhaite, c’est une stabilisation des prix, que ceux appliqués en 2024 et surtout en 2025 se maintiennent. Mon souhait est qu’ils puissent rester à ce niveau, sans souffrir d’un effet « yoyo ». Par ailleurs, bien qu’ils aient été revus à la hausse, je ne pense pas que les consommateurs vont se détourner de la viande bovine au profit d’autres types de produits. Selon moi, il restera toujours une partie de la population consommatrice de cette viande. Elle reste appréciée pour son goût et ses qualités nutritives.

L’avenir du marché couvert de Battice est incertain… Du côté de Ciney, comment envisage-t-on le futur ?

Le marché de Ciney est le marché du bétail maigre par excellence. Il se situe aux confins de zones herbagères : Ardennes, Famenne, Condroz… Il s’agit majoritairement d’élevages pratiqués au niveau du sol, avec des fermes qui souhaitent tendre au maximum vers l’autonomie. Par contre, les acheteurs proviennent principalement du nord du pays. Les Flamands viennent ici pour plusieurs raisons : leur population y est plus importante, les abattoirs industriels agréés y sont plus nombreux, tout comme les marchands d’aliments. Ils disposent des différentes conditions pour engraisser des animaux hors sol. Ils regroupent des lots de bovins achetés ici, les engraissent, les abattent et les transforment. Ce système est cohérent. Ciney restera pour cette raison un rendez-vous incontournable pour les vendeurs et les acheteurs. Les fermiers de notre région peuvent valoriser leurs animaux finis ensuite en Flandre.

De quelle manière un marché comme celui-ci s’accorde-t-il avec les nouvelles normes, tant en termes de bien-être animal qu’au niveau des attentes sociétales ?

Il y a quelques années, des problèmes ont été rencontrés en termes de bien-être animal. La Ville de Ciney, au travers de l’asbl du marché, a réalisé des investissements considérables afin d’améliorer la situation, de faciliter le transport et le déplacement des animaux. Dans cette optique, les quais ont été rehaussés. De cette manière, les camions arrivent à hauteur du quai, baissent le hayon, et les animaux sont placés à l’extérieur dans un petit paddock. Les bêtes ont accès à l’eau et, si elles restent un certain temps, du fourrage leur est proposé. À partir de minuit, on place les bovins dans le marché. Des couloirs sont installés afin de faciliter leur manipulation. J’ai constaté que ce système fonctionnait correctement et que la structure a été pensée pour répondre à ces critiques. Je n’ai pratiquement jamais constaté d’accident. L’ensemble est fluide. J’ajouterais que, d’une manière générale, le bien-être doit être respecté : si l’on veut valoriser un animal, il faut qu’il puisse se développer harmonieusement. Si les conditions sont stressantes, il le ressentira.

Comment faites-vous pour garantir la sécurité sanitaire des bovins, notamment concernant l’IBR ?

Seuls les animaux sains disposant d’un statut sanitaire correct peuvent venir ici. Ce sont les bêtes possédant les statuts I4 (indemne) ou I3 (assaini). Un animal I2 (infecté) n’est évidemment pas accepté, il ne partira qu’à l’abattoir. Les cartes sont scannées à l’entrée et nous sommes raccordés à Sanitel. Si un document n’est pas en ordre, le camion est renvoyé. De plus, les moyens de transport doivent être nettoyés. Pour ma part, je n’ai pas connaissance de cas d’IBR en provenance du marché. Il se doit de garantir une sécurité sanitaire maximale. Bien que nous ne soyons jamais à l’abri d’un accident, nous prenons un maximum de précautions. L’Afsca réalise également des contrôles. Entre nous, c’est une relation gagnant-gagnant : nous devons assurer un certain niveau de statut sanitaire et l’Afsca nous aide à y parvenir. Avec l’agence, je suis partisan du dialogue et d’une philosophie selon laquelle il s’agit d’un partenaire, et pas uniquement d’un organe répressif.

Outre l’IBR, il y a la dermatose nodulaire contagieuse, en France, la FCO 3 et 8, la MHE… Avec la langue bleue sérotype 3, environ 25 % de mises-bas en moins ont été déplorées. On l’a ressenti avec un décalage au niveau des vêlages. C’est pour cela que je pense que, cette année et surtout l’année prochaine, le commerce va se stabiliser.

J’ajouterais que face aux maladies vectorielles, la vaccination constitue une protection. Nous pouvons quand même remercier les autorités pour la mise en place de la campagne. Personnellement, je recommande de poursuivre cet effort en 2026, même s’il n’est plus obligatoire et que cela doit être payé par l’éleveur. Un veau supplémentaire représente le coût de la vaccination du cheptel ! Bien qu’elle comporte des contraintes, il faut les remettre en perspective par rapport aux conséquences d’une maladie dans une ferme.

À travers votre discours, on ressent votre regard de vétérinaire. Quelles sont les autres qualités à avoir pour gérer une telle structure ?

Il faut évidemment posséder une formation médicale correcte. Ensuite, il y a la gestion des personnes, et ce avec des intérêts financiers importants. Pour preuve : avec 1.500 bêtes affichant une valeur moyenne de 2.500 €, ce sont 3.750.000 € qui se trouvent sur les carreaux du marché. En outre, il y a les relations avec les différentes autorités.

Suite à votre expérience, avez-vous d’ores et déjà une anecdote à partager ?

Tous les vendredis sont différents. Certains sont parfois plus folkloriques que d’autres. Un jour, l’une des personnes avait amené de la musique et des boissons pour fêter son anniversaire. Il faut pouvoir composer avec ce facteur, même si cela ne doit pas arriver chaque semaine… Pour ce faire, une bonne communication est primordiale.

Chaque vendredi, environ 1.500 bovins entrent et sortent de ce lieu.
Chaque vendredi, environ 1.500 bovins entrent et sortent de ce lieu. - D.T.

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