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Sur les pavés,les pommes de terre

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Il arrive que les épopées commencent sans armes, et surtout sans coups. À l’heure où la colère agricole s’exprime souvent dans le fracas, les pneus brûlés, les routes bloquées et les affrontements, celle-ci a emprunté un tout autre chemin. Une contestation pacifique, presque désarmante, écrite avec des pommes de terre déposées sur les pavés de la Grand-Place de Bruxelles, loin de la brutalité des démonstrations de force et des images de chaos qui saturent trop souvent l’espace public. L’agriculteur à l’origine de cette geste 2.0 n’a rien cassé. Aurélien Holvoet, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a agressé personne. Il n’a ni détérioré le mobilier urbain ni joué la provocation avec la maréchaussée. Il a protesté contre l’accord UE-Mercosur, comme beaucoup de ses collègues, portés par une inquiétude profonde et très largement partagée. Mais il l’a fait avec retenue.

Là où certaines mobilisations s’enlisent dans la violence, les affrontements et parfois la destruction, il a choisi un autre langage, plus risqué peut-être, mais infiniment plus lisible. L’agriculteur athois a connu l’épreuve obligée du récit : une nuit en cellule, puis la perspective de frais administratifs qui, pour un exploitant, ne sont jamais anodins. Loin d’y voir un motif de surenchère ou de colère, il a poursuivi le fil de l’allégorie jusqu’au bout. Après la place publique, il a frappé à la porte du Palais pour solliciter la grâce du Roi. Un geste d’un autre temps, presque médiéval, qui dit moins le refus de la sanction que la volonté d’être entendu. Les pommes de terre ne sont pas des projectiles. Elles nourrissent. Elles incarnent le travail agricole dans ce qu’il a de plus élémentaire. Les voir s’étaler sur les pavés classés de la Grand-Place ne relève ni du vandalisme ni de la profanation, mais d’une collision volontaire entre deux patrimoines : celui de la pierre, célébré et protégé, et celui de la terre, souvent invisible et pourtant indispensable.

On objectera que la Grand-Place mérite le respect. C’est vrai. Cependant elle en a vu passer, au fil des siècles, des marchés, des révoltes, des exécutions et des célébrations autrement plus rudes. Elle survivra sans peine à quelques pommes de terre. Et celles-ci, en Belgique, ne sont pas un symbole anodin. Elles sont la matière première d’un patrimoine culinaire revendiqué, chéri, parfois sacralisé : la frite. Ce trésor national aurait pu naître de cette cargaison-là comme d’une autre. Dans les cuisines collectives, les associations solidaires, ou pourquoi pas les friteuses, ces pommes de terre auraient pu nourrir, rassembler, célébrer, mettre en valeur, à leur manière, un savoir-faire populaire bien plus vivant que nombre de textes européens. Bref, ce qui a été jeté sur les pavés aurait pu finir dans des assiettes. Ce qui choque par sa visibilité aurait pu réjouir par son usage. Nourrir plutôt que détruire : le symbole, décidément, n’était pas loin d’être complet.

Marie-France Vienne

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