Au cœur d’Agricall, chronique du mal-être agricole en Wallonie
Depuis près de 25 ans, l’Asbl Agricall accompagne, en Wallonie, des agriculteurs et des agricultrices confrontés à l’usure d’un métier soumis à une pression continue. À Gembloux, Laurence Leruse et Vincent Decallais racontent ce qu’ils entendent depuis des années : une fatigue profonde, souvent invisible mais persistante ; des trajectoires fragilisées par l’enchevêtrement des difficultés économiques, familiales et psychologiques ; une passion du métier qui permet de tenir, mais qui peut aussi épuiser. À travers leur parole se dessine un autre récit de la « crise agricole », loin des chiffres et des slogans, au plus près des vies.

Agricall est née dans un moment de fragilisation systémique. « À l’origine, c’est la crise de la vache folle », rappelle Laurence Leruse, coordinatrice de l’Asbl. À la fin des années 1990, les abattages massifs de troupeaux ne provoquent pas seulement une catastrophe sanitaire et économique : ils ouvrent une brèche durable dans le rapport au métier. Pour de nombreux agriculteurs, ce qui est atteint alors, c’est le cœur même de leur identité professionnelle. Des animaux élevés pendant des années disparaissent en quelques jours. Des fermes se vident. Des histoires familiales sont brutalement interrompues.
Les témoignages recueillis à l’époque parlent de cauchemars, d’évitement, d’une incapacité à retourner dans l’étable vidée de ses animaux. « Certains agriculteurs présentaient des symptômes proches du stress post-traumatique », se souvient Laurence Leruse. La violence de l’abattage, indistinctement des bêtes saines et malades, a constitué pour beaucoup un véritable cas de conscience. « Ce n’était pas seulement une perte économique. Il y avait un lien, un attachement profond au troupeau, parfois construit sur plusieurs générations. »
Une naissance dans un moment de bascule
C’est dans ce contexte que prend forme, au sein du service de psychologie de l’Université de Liège, un projet qui s’inscrit d’abord dans une large réflexion sur la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles en agriculture. Mais très vite, le stress, l’angoisse et le mal-être prennent une place centrale. « On s’est rendu compte que la souffrance ne surgissait pas uniquement dans les crises, explique Laurence Leruse. Elle était déjà là, diffuse, installée dans le quotidien ».

Ce que révèle alors l’écoute des premiers appelants, c’est moins l’irruption soudaine d’une souffrance que sa lente sédimentation. « La crise a agi comme un révélateur », déroule Mme Leruse. « Elle a confirmé une fatigue déjà présente, liée au rythme de travail, à l’absence de coupure entre vie privée et vie professionnelle, et à un sentiment d’insécurité permanent ».
Les agriculteurs parlent de la difficulté à se projeter. Ils évoquent la charge administrative, déjà pesante, les tensions dans l’organisation du travail, les conflits familiaux parfois anciens. « La crise a confirmé une fatigue déjà présente », dit-elle. Elle a levé le voile sur une usure structurelle.
Faire exister un lieu où dire ce qui ne se dit pas
À la fin des années 1990, l’idée même d’un espace dédié à la parole des agriculteurs est loin d’aller de soi. « Aller chez un psychologue, ce n’était pas dans les habitudes », se souvient Vincent Decallais, analyste financier au sein d’Agricall. À cela s’ajoutent des contraintes très concrètes : le manque de temps, l’éloignement géographique, la difficulté à quitter la ferme, parfois même la crainte du regard des autres.
La nouvelle cellule fait alors un choix déterminant : celui de la proximité avec la mise en place d’un numéro vert dans le cadre d’une permanence téléphonique qui garantit la totale confidentialité. Et surtout, la possibilité, pour les opérateurs, de se rendre directement sur la ferme. « Faire venir l’écoute là où vivent et travaillent les gens change profondément la relation », explique Vincent Decallais. On ne demande pas à l’agriculteur de sortir de son monde pour aller chercher de l’aide ; l’aide vient à lui, concrètement.
Dans les fermes, rappelle Laurence Leruse, le travail ne s’arrête jamais vraiment. « Quand on sort de l’étable, on entre dans la cuisine. Il n’y a pas de frontière claire entre le lieu de travail et le lieu de vie ». Cette continuité, qui fait la force du métier lorsqu’il se vit sereinement, devient un facteur de vulnérabilité dès que les tensions s’installent, qu’elles soient économiques, familiales ou relationnelles.
En 2005, Agricall devient une Asbl soutenue par la Région wallonne. Le cadre institutionnel évolue, mais la philosophie reste la même : offrir un espace neutre et sécurisé, où l’on peut dire que ça ne va pas. « Beaucoup de personnes nous disent que le simple fait de pouvoir parler, de manière confidentielle, leur a fait énormément de bien », observe Laurence Leruse.
Au fil des années, certaines phrases reviennent, presque mot pour mot. Des agriculteurs racontent qu’ils aiment toujours leur métier, qu’ils restent profondément attachés à leur ferme, mais qu’ils sentent quelque chose se déliter. « Ils disent qu’ils n’ont plus le goût de se lever le matin, qu’ils vont à l’étable sans l’élan d’avant ». Longtemps, exprimer cela a été vécu comme un aveu de faiblesse. « Nous avons toujours défendu l’idée inverse : s’interroger sur sa santé mentale, quand on est agriculteur indépendant, c’est une démarche responsable » rembobine Mme Leruse.
Quand la parole rencontre les limites du réel
Avec le temps, une évidence s’impose à l’équipe : la parole est indispensable, mais elle ne suffit pas toujours. « Les difficultés psychologiques sont très souvent liées à des réalités économiques extrêmement concrètes », souligne Vincent Decallais. Crises du lait, fluctuations des prix, charges fixes élevées, crises sanitaires à répétition : la pression est constante, multiforme, cumulative.
Dans les situations rencontrées, la complexité domine. « On voit beaucoup d’arriérés, à la fois chez les fournisseurs et auprès des banques », observe-t-il. Les fournisseurs deviennent alors une forme de trésorerie informelle : on diffère les paiements pour continuer à être livré, maintenir l’activité, tenir encore. La banque, à l’inverse, est repoussée aussi longtemps que possible. L’agriculteur cherche à préserver un équilibre instable, souvent au prix d’une tension constante. « On creuse d’abord du côté des fournisseurs et on essaie de résister le plus longtemps possible avant de payer la banque. »
Peu à peu, dans cette logique de survie, les retards s’accumulent, les factures s’empilent. L’exploitant tente malgré tout de maintenir les relations, de sécuriser les livraisons, de continuer à produire. Il devient, selon l’image employée par Vincent Decallais, une sorte de « vanne », ajustant en permanence les flux, laissant passer juste assez pour éviter que l’ensemble du système ne cède. Mais ce fragile équilibre finit presque toujours par se fissurer. Les relations se tendent. La peur de décrocher un téléphone s’installe. L’évitement gagne. C’est là que le rôle d’Agricall s’exprime avec le plus de précision : il ne s’agit pas de juger, mais de rendre à nouveau possible une action. « Il faut mettre en place des plans d’apurement, des plans de paiement, rétablir la confiance avec le fournisseur », explique Vincent Decallais. Dans ce contexte, la confiance n’a rien d’une formule abstraite : elle devient un levier concret, parfois la seule condition pour maintenir l’activité et éviter la rupture économique.
Encore faut-il, souligne-t-il, parvenir d’abord à comprendre. « Ce n’est pas toujours évident d’identifier précisément où le bât blesse. Tant que cette fragilité n’est pas clairement repérée, il est difficile d’agir ». Parfois, la faille est d’ordre structurel : un modèle économique trop fragile, un investissement mal calibré, un déséquilibre ancien. Mais lorsque « le bât blesse davantage sur le plan psychologique, le découragement, la fatigue, le rétablissement peut aussi prendre du temps ».
Dans ces situations, Agricall travaille à deux niveaux : le concret et l’invisible. « Trouver la faille, obtenir la confiance de l’agriculteur pour la faire accepter », résume Vincent Decallais. Puis entamer le travail de réparation : analyser la situation, évaluer la faisabilité de remboursement, reprendre contact avec le fournisseur. « On l’accompagne. » Être présent, remettre de la parole là où la peur et l’évitement ont pris le dessus, construire des plans réalistes qui stoppent l’hémorragie et évitent l’engrenage des procédures.
L’accompagnement, insiste Laurence Leruse, consiste aussi à prendre la personne là où elle en est. « Si elle nous appelle parce qu’il y a une dette avec un fournisseur, on va travailler là-dessus. Mais en parallèle, on va comprendre ce qui a mené à cette dette ». Il ne s’agit pas seulement de traiter la conséquence, mais de faire apparaître l’origine.
Tenir face aux échéances, tenir face aux attentes, tenir face à la peur de tout perdre. Le rôle d’Agricall n’est pas de se substituer aux institutions financières. « On n’accorde pas d’aide financière. On accompagne ». Comprendre où la mécanique s’est grippée, remettre du dialogue là où la peur et l’évitement ont pris toute la place, et surtout remonter à la source : « Est-ce conjoncturel ? Est-ce structurel ? Est-ce lié à une séparation, à une fatigue accumulée, à une crise sanitaire ? »
Des existences où tout est lié
Très vite, les accompagnements révèlent une constante : les difficultés ne se présentent jamais isolément. « Elles sont presque toujours multifactorielles », insiste Laurence Leruse. Une séparation de couple ou d’associés peut bouleverser l’organisation du travail du jour au lendemain. Ce qui tenait à deux ne tient plus à un. La charge de travail augmente, la solitude s’installe, les décisions deviennent plus lourdes.

La dimension familiale occupe une place centrale dans ces accompagnements. « L’agriculture est un métier intergénérationnel », souligne la coordinatrice de l’Asbl. La question de la reprise cristallise souvent des tensions profondes : le désir de transmettre, la crainte d’exposer ses enfants à un métier éprouvant, la loyauté envers les générations précédentes. « Certains agriculteurs oscillent entre l’envie que leurs enfants reprennent et la peur qu’ils vivent les mêmes difficultés qu’eux ».
À cela s’ajoutent les crises sanitaires, génératrices d’une incertitude profonde. « L’incertitude est extrêmement difficile à vivre, surtout quand on a l’impression de ne pas avoir de prise sur ce qui arrive », explique-t-elle. Même lorsque l’agriculteur applique toutes les consignes, vaccine, fait « ce qu’il faut », il sait que certaines choses lui échappent. Cette perte de maîtrise fragilise profondément.
Du Gatt à l’OMC : le temps long de la perte de maîtrise
La perte de maîtrise dont parlent tant d’agriculteurs ne se limite pas aux crises sanitaires récentes. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue, que Vincent Decallais replace volontiers dans le temps. Pour lui, le sentiment d’exposition permanente aux aléas ne naît pas d’hier : il s’est construit par strates successives, au fil de décisions et d’ouvertures qui ont progressivement déplacé les règles du jeu.
Dès les années 1990, avec les accords du Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade, ou Accord général sur les tarifs douaniers) et le commerce, puis leur transformation en dispositif multilatéral au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le métier entre de plain-pied dans une logique de concurrence mondialisée. Le cadre change. Le métier aussi. « À ce moment-là déjà, les agriculteurs ont eu le sentiment d’être confrontés à des marchés qui leur échappaient », explique-t-il. La chute du rideau de fer, l’ouverture de nouveaux flux commerciaux, les débats sur l’arrivée de produits perçus comme de moindre qualité nourrissent une inquiétude diffuse. « Ce stress-là ne date pas d’hier. Il s’est installé progressivement, réforme après réforme, crise après crise ».
À la longue, la fatigue devient chronique. Elle ne se résume pas à un surcroît de travail, mais à un empilement de contraintes sur lesquelles l’agriculteur a peu de prise. Les crises sanitaires, les injonctions réglementaires, la pression économique et commerciale se superposent. « Le métier est sous stress quasi permanent depuis des décennies », résume-t-il. Rien de fondamentalement nouveau, mais une continuité éprouvante, qui finit par fragiliser même les plus solides.
« Il y a des gens qui sont au bout du rouleau »
Certaines situations ne s’expliquent ni par les chiffres ni par les crises. « Il y a des personnes qui nous appellent simplement parce qu’elles sont au bout du rouleau », dit Laurence Leruse, sans détour. « Parfois, il arrive que la souffrance soit telle que la pensée suicidaire apparaît », souffle-t-elle.
L’enjeu, insiste Mme Leruse, est de ne jamais hiérarchiser la souffrance.
L’enjeu est alors d’éviter deux écueils : que certaines personnes se disent qu’elles ne vont « pas assez mal » pour appeler, et que d’autres pensent au contraire qu’il est trop tard. « Il faut que personne ne se sente exclu de notre service », insiste-t-elle. Cette posture rend la communication délicate. « Si on insiste trop sur l’aspect psychologique, certains se disent que ce n’est pas pour eux ». Or Agricall intervient aussi très en amont, dans des situations préventives, bien avant que la détresse ne s’installe durablement. C’est cette continuité qui fait la spécificité du dispositif.
Une méthode fondée sur le temps, la présence et la confiance
Au fil des années, l’équipe s’est étoffée et diversifiée : psychologues, juristes, agronomes, analystes financiers. « La réalité d’une ferme est globale. On ne peut pas découper les problèmes en compartiments étanches », explique Vincent Decallais. Cette approche globale répond à une réalité bien connue du terrain. « Les agriculteurs sont multitâches, multi-compétents. Ils doivent maîtriser le juridique, le financier, l’agronomique, le relationnel », rappelle Laurence Leruse. L’accompagnement ne peut donc être fragmenté : il doit embrasser l’ensemble de ces dimensions pour faire sens.
Chaque accompagnement commence par un appel à la permanence. Si une rencontre est souhaitée, un binôme se rend en ferme. Cela permet de croiser les regards et d’ajuster l’accompagnement à la problématique, plutôt qu’à la distance géographique. Le travail peut durer plusieurs mois, parfois plus d’un an : trier des papiers, préparer un rendez-vous bancaire, remettre de la clarté dans une situation confuse, mais aussi écouter, rassurer, reconstruire de la confiance.
La passion, moteur fragile du métier
À travers les récits accumulés au fil des années, une constante apparaît : il faut être profondément attaché au métier d’agriculteur pour y rester. « Il faut être mordu », insiste même Vincent Decallais. Cette passion donne du sens, soutient l’engagement, permet de tenir malgré les crises, les réformes, la pression économique. Mais elle peut aussi devenir un facteur de fragilité lorsque l’investissement consenti ne trouve plus de reconnaissance. La charge de travail, les tensions familiales, l’isolement s’additionnent. « On parle beaucoup de santé mentale, mais la santé physique joue aussi un rôle énorme », rappelle Laurence Leruse. La fatigue du corps finit par peser sur le mental, et inversement. Le cercle est difficile à briser.
Pour l’avenir, Agricall insiste sur un point central : la qualité des premières installations. « Quand on analyse certaines situations de crise, on revient souvent aux conditions de reprise », explique Vincent Decallais. Des conflits anciens, des non-dits, des équilibres précaires jamais réellement travaillés. « Ça fait boule de neige »…







