Percevoir l’instabilité des rendements des protéagineux face au climat wallon
Pois protéagineux, féverole, lupin… gagnent à être cultivés en Wallonie. D’une part, ils permettent de diversifier l’assolement. D’autre part, l’Union européenne souhaite tendre vers davantage d’autonomie protéique. Ces cultures peinent toutefois à s’imposer, notamment en raison d’un rendement fluctuant d’une année à l’autre. Audrey Dejonckheere (Gembloux Agro-Bio Tech) s’est penchée sur la question, au regard du climat.

Le travail mené par Audrey Dejonckheere, accompagnée du professeur Benjamin Dumont, s’inscrit dans le cadre du projet Wal’Prot, visant à valoriser des sources de protéines issues de cultures dédiées (pois, féverole…), de productions alternatives (insectes et microalgues) et de coproduits industriels en Wallonie. Dans ce cadre, la chercheuse s’attelle à caractériser le potentiel des différentes sources végétales dans les contextes climatiques actuels et futurs.
Des rendements très variables
Trois espèces sont étudiées : le pois protéagineux (d’hiver et de printemps), la féverole (d’hiver et de printemps également) et le lupin de printemps. Ces cultures voient leur surface croître depuis une dizaine d’années, après avoir connu un pic dans les années 90, lui-même suivi d’une baisse. Quelques chiffres délivrés par Statbel, l’Office belge de statistique, font état de 769 ha de pois protéagineux et 941 ha de fèves et féveroles cultivés à l’échelle belge en 2024, dont la majeure partie en Wallonie (526 ha de pois protéagineux et 647 ha de fèves et féveroles). « La production reste cependant faible, en raison d’une compétitivité constatée avec les céréales et de rendements instables », commente Mme Dejonckheere.
Une analyse des rendements historiques relevés par le Centre pilote wallon des céréales et des oléo-protéagineux (Cepicop) sur 23 ans pour le pois et 11 ans pour la féverole montre que les espèces protéagineuses d’hiver sont plus performantes que leurs homologues de printemps. Ce qui se traduit dans les chiffres : 4,1 t/ha contre 3,6 à 3,8 t/ha. « Les variétés de printemps ont un cycle de végétation plus court et ne bénéficient pas de la phase végétative hivernale. En outre, elles fleurissent plus tardivement que les espèces d’hiver et sont, par conséquent, plus sensibles à la coulure des fleurs, ce qui se ressent sur le rendement », éclaire-t-elle.

Les chiffres montrent encore qu’une année sur deux, les rendements atteindront au moins 4,5 t/ha en pois d’hiver, 3,8 t/ha en féverole d’hiver et 3,6 t/ha en féverole et pois de printemps. En regardant trois années sur quatre, ces seuils entre les espèces varient : 2,5 t/ha en pois d’hiver, 3,5 t/ha en féverole d’hiver et 3,0 t/ha en féverole et 2,3 t/ha en pois de printemps. Ce qui témoigne de la variabilité de rendements de ces protéagineux.
« Chaque espèce a été associée à un coefficient de variation des rendements. Pour le pois protéagineux d’hiver, celui-ci s’élève à 56 %, ce qui témoigne d’une très grande instabilité. » Les essais du Cepicop montrent d’ailleurs des rendements variants de 0 à 8 t/ha. La féverole de printemps suit, avec un coefficient estimé, dans le cas présent, à 35 %, soit une stabilité modérée. La féverole d’hiver se distingue avec un coefficient de variation de 23 %. Des différences qui ne sont pas sans influencer le taux de réussite de la culture.
Une réponse aux aléas climatiques
« Pourquoi autant de variabilité ou d’instabilité ? », interroge Audrey Dejonckheere. Sa réponse est claire : il s’agit d’une réponse des espèces concernées aux aléas climatiques. « Le rendement dépend de trois facteurs : les conditions environnementales, le génotype et les pratiques culturales. Dans le cas des protéagineux, 80 % de la variabilité du rendement s’expliquent par les conditions environnementales. Ce sont les conditions climatiques qui dictent si l’on se trouve dans une année à haut ou bas rendement », enchaîne-t-elle. En détail, le nombre de graines récoltées constitue la principale composante du rendement mais est fortement influencé par les conditions météorologiques. Le poids de mille grains, quant à lui, module la performance finale et se montre variable selon le choix variétal. « Les différences variétales s’expriment d’autant plus que les années sont à potentiel de rendement élevé. »
La comparaison des rendements historiques avec diverses données climatiques (température moyenne, jours de pluie, jours d’ensoleillement…), correspondantes permet de dégager plusieurs conclusions, espèce par espèce. Ainsi, le nombre de graines et, par conséquent, le rendement des féveroles reculent sous un climat chaud et sec mais augmentent lorsque la météo est relativement fraîche et humide par rapport à la normale saisonnière.
Du côté des pois, une différence est observée selon qu’il s’agisse de variétés d’hiver ou de printemps. Les premières voient leur rendement décroître en situation chaude et humide, particulièrement favorable aux maladies, et augmenter lorsqu’il fait chaud et sec. Les seconds sont impactés négativement par un climat ensoleillé et humide mais aussi par un climat ensoleillé et sec, ce dernier favorisant l’évapotranspiration. L’effet est positif lorsque la météo est couverte et sèche. Les espèces protéagineuses ne répondent pas tous de la même manière aux conditions climatiques (tableau 1).

Pourquoi ne pas associer le pois et la féverole ?
Les pois et féveroles ne se comportant pas de la même manière, y a-t-il un intérêt à associer ces deux espèces au semis ? « Le mélange permet de diversifier les réponses aux stress environnementaux et de tirer les bénéfices de l’association culturale (tuteur, atténuation des maladies…). Il vise également à maintenir les bénéfices des cultures individuelles (comme l’absence de fertilisation azotée ou la présence d’un reliquat azoté important) tout en augmentant la durabilité des systèmes de
Les essais menés en 2025 avec des variétés d’hiver ont montré que le rendement du mélange est similaire au rendement du pois pur. En outre, le mélange est plus productif que la culture des deux espèces séparément. Dans le cas des variétés printanières, le rendement du mélange se situe entre les rendements des deux espèces cultivées séparément. En parallèle, le mélange se montre moins productif que la culture des deux espèces séparément.
Cet essai doit toutefois être répété sur plusieurs années avant d’en tirer des conclusions. En outre, il convient d’adapter la date de récolte selon l’espèce dominante afin de minimiser les pertes car le déroulé climatique de la saison pourrait avoir un impact différent sur chaque composante du mélange, au point d’entraîner un décalage de maturité de sept à dix jours entre le pois et la féverole.
Dans un climat futur…
Si les connaissances relatives au comportement des protéagineux face au climat actuel s’étoffent de plus en plus, chiffres à l’appui, reste à savoir ce qu’il en sera dans le futur. À cet effet, le projet Wal’Prot entend s’appuyer sur des outils numériques devant lui permettre d’étudier, entre autres, différents scénarios ainsi que l’impact du réchauffement climatique sur la production protéique, ou encore la variabilité de la production selon les régions agricoles wallonnes. Ce volet du projet doit encore se développer avant de livrer ses premiers résultats.





