Courrier des lecteurs : des causes multiples…

Sans doute connaissez-vous cette expression, destinée à relativiser ses propres déboires, quand la déprime s’acharne à planter ses griffes dans votre esprit ? Une enseignante du supérieur me l’a servie sur un plat bien garni, agrémenté de ses propres doléances envers son métier. Issue du milieu agricole, elle apprécie les gens de la terre et lit Le Sillon Belge chez ses parents. Les articles sur le mal-être agricole l’ont particulièrement intéressée, et c’est peu de le dire ! Selon elle, la dépression nerveuse est une maladie du 21ème siècle, et toutes les couches de la société sont touchées… Comment en est-on arrivé là, particulièrement en agriculture, mais partout ailleurs également ?
La jeune prof en biologie est du genre optimiste : elle rit volontiers d’elle-même et des autres, de la marche du monde et de la « connerie universelle » (sic) ! Ce trait de caractère, elle l’a hérité de sa maman, laquelle pourtant en a vu des vertes et des pas mûres tout au long de sa vie. Son ascendance maternelle est comme ça, à toujours voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide ! C’est prouvé génétiquement, assure-t-elle : nous ne sommes pas tous égaux devant la dépression.
C’est une question d’allèles plus ou moins longs sur certains chromosomes, de protéines codantes qui stimulent ou inhibent les neurotransmetteurs qui régulent la production de sérotonine, dopamine et noradrénaline. Une variante du gène ApoE4 sur le chromosome 19 serait incriminée, entre autres. De son côté, notre microbiote intestinal, ce deuxième cerveau, jouerait aussi un rôle important dans les pathologies mentales, l’anxiété et la dépression. Pour s’en persuader, il suffit de lire « Le charme discret de l’intestin » de Giulia Enders, ou encore « L’incroyable pouvoir de votre microbiote » d’Erica et Justin Sonnenburg. Nous ingurgitons beaucoup trop de sucres raffinés, lesquels induisent un stress inflammatoire permanent qui impacte nos nerfs et notre cerveau. Trop d’alcool également, et d’autres anxiolytiques, sans oublier les drogues du type cocaïne & Cie.
Pigé ? Bof ? En gros, ce que nous consommons n’aide pas vraiment à nous prémunir, et de plus, certaines personnes sont prédisposées génétiquement à la dépression. Mais ce n’est pas une fatalité : d’autres facteurs entrent en ligne de compte, comme l’environnement familial, professionnel, social et économique ; les événements de la vie et l’actualité. Ainsi, les Ukrainiens ou les Gazaouis sont de parfaits candidats à la déprime, qu’ils soient prédisposés génétiquement ou pas ! De même, un deuil familial, un grave accident ou une maladie chronique peuvent limiter sévèrement la capacité à voir les bons côtés de la vie…
Ceci dit, selon cette jeune dame, les fermiers cumulent plusieurs facteurs de risque. Ainsi : les pesticides… Je sais, on va encore me jeter des cailloux, si je parle de ce sujet tabou… Les agriculteurs conventionnels n’aiment pas trop entendre la moindre critique envers les herbicides, fongicides, insecticides et autres molécules tueuses utilisées dans les cultures et les élevages. Et pourtant… Ils sont exposés en première ligne à des perturbateurs endocriniens et neurotoxiques, des substances cancérigènes pas du tout sympathiques. Des matières actives comme les organophosphorés, les néonicotinoïdes, pyréthrinoïdes, organochlorés…, sont ou ont été abondamment employés pour améliorer les rendements. Année après année, durant des décennies avant leur interdiction éventuelle, ils se sont accumulés dans les sols et les organismes des agriculteurs. Pour quels résultats ? Il est pour le moins interpellant de constater la prévalence élevée de cancers et de dépressions nerveuses dans notre profession…
Une autre cause est à chercher dans la mécanisation et la digitalisation à marche forcée de l’agriculture. La pénibilité physique de notre métier s’est beaucoup allégée au cours des 30 dernières années, mais notre quotidien est devenu beaucoup plus nerveux, plus « électrisant », plus matérialiste. L’amour épanouissant de la terre et des animaux a fait place à l’amour sans âme des machines et des robots. Autrefois, les fermiers travaillaient davantage de leurs bras, se fatiguaient beaucoup, mais en même temps, ces activités physiques induisaient la sécrétion d’endorphine, cette hormone du bonheur qui régule les humeurs, associée à ses copines dopamine, ocytocine et sérotonine. Aujourd’hui, les agriculteurs effectuent leurs tâches au volant de tracteurs, d’engins de manutention, de chargeurs articulés, et ne touchent plus guère une fourche, une brosse ou une brouette. Ils s’équipent de robots de traite et multiplient les applications sur leurs smartphones. Trop, c’est trop ! Leur cerveau ne parvient plus à se déconnecter, à déstresser, ni le jour, ni la nuit, et s’engorge de cortisol jusqu’à la surcharge et la dépression…
De plus, sans faiblir et sans vergogne, une multitude de gens veulent nous conseiller, nous dire quoi faire, réfléchir à notre place, nous pousser à investir, nous contrôler, nous imposer des normes et des prix, nous faire miroiter d’improbables paradis, nous rouler dans la farine de multiples façons, nous mettre les uns les autres en concurrence. Tantôt on nous flatte, tantôt on nous dénigre et nous traite plus bas que terre. Les banquiers, les marchands, les administrations, les conseillers de tous poils…, nous assaillent comme des mouches ou des culicoïdes sur le dos d’une vache en été. L’enfer sur Terre !
« C’est assez comparable dans l’enseignement, dans le secteur médical et partout ailleurs. Nous vivons dans un monde sans amour, désenchanté, déshumanisé, où seul l’argent est respecté. », m’a affirmé la jeune enseignante. « La pierre est dure partout », mais quand on la fait rouler, elle présente des côtés doux, caressants, qui aident à vivre. Encore faut-il avoir la force de la retourner, quand cette pierre devient trop lourde…





