Courrier des lecteurs : aux racines du mal
« Choûtè l’on poû !
I brîn è djèmi d’ja ! I frè on bon cînsî !

Je me suis fait cette réflexion en lisant les excellents articles des derniers Sillon Belge, consacrés au « mal-être agricole ». Diverses pistes classiques de réflexion y sont proposées, fort intéressantes et instructives : difficultés financières, solitude, problèmes familiaux, harcèlement administratif, volatilité extrême des prix, manque absolu de reconnaissance et de perspectives, désenchantement… En relisant au hasard des vieux Sillon Belge des années 1960 à 2000, j’ai retrouvé les mêmes thèmes, les mêmes plaintes dans des articles de fond et dans la rubrique « Voix de la Terre ». Le mal-être des paysans ne date pas d’hier, ni d’avant-hier : il fait partie intégrante de notre génome, de notre atavisme. Rien de nouveau sous notre soleil, voilé de toute éternité par des nuées noires ! Pour déconstruire cette fatalité et essayer de trouver des solutions, sans doute faudrait-il remonter très loin dans nos origines, aux racines de notre mal.
Pourquoi sommes-nous comme ça ? Pourquoi nous interdisons-nous de jamais nous réjouir à 100 % ? Pourquoi nous obligeons-nous à toujours pointer du doigt ce qui ne va pas, à vivre comme si une épée de Damoclès pendait à demeure au-dessus de nos têtes ? La réponse est simple : nos parents nous ont inculqué cette manière de considérer notre vie et notre activité, et avant eux la troupe entière de nos aïeux ! Ce sentiment d’écrasement fait partie de notre condition de paysan, d’agriculteur, d’exploitant agricole. Nous faisons partie du secteur dit « primaire », de la base piétinée par notre société.
L’agriculture est née au Néolithique, voici environ 10 à 8.000 ans (on ne va pas chicaner sur la date). Les hommes se sont sédentarisés et se sont agencés en groupements de plus en plus importants ; ils ont créé des villes, ces cités-états, puis des nations, des empires... Un modèle s’est imposé : une société pyramidale, cadenassée et performante, divisée en trois ordres hiérarchisés, avec en large base ceux qui travaillent (paysans, artisans, commerçants), puis à la pointe du triangle ceux qui « combattent » (noblesse) et ceux qui « prient » (clergé). Cette « tripartition » fut la marque de fabrique des peuplades dites « indo-européennes » qui, au départ de l’Asie Mineure, envahirent peu à peu nos régions, à partir du 10e siècle avant JC : Celtes, Romains, Francs, etc. Clergé et noblesse dominaient la masse des paysans et artisans, et cette situation s’éternisa dans nos régions jusqu’à… la Révolution Française !
Depuis les origines, les agriculteurs ont été soumis aux castes dirigeantes, en plus d’être tributaires des aléas climatiques. Alors, ils se plaignaient sans cesse à leurs maîtres temporels et spirituels, pour éviter de nouvelles taxes, de nouvelles corvées ! Mais dans le même temps, ils développaient un fort sentiment de résistance interne, comme les poissons des grandes profondeurs, constitués et conditionnés pour subir des pressions déraisonnables. Dès l’enfance, les fils et filles d’agriculteur sont élevés à la dure, non parce que leurs parents sont sadiques et aiment leur faire du mal, mais pour la bonne et simple raison qu’il leur faut apprendre à supporter les fatigues les plus débilitantes, passer outre des pires souffrances, et se contenter de leur état « primaire » de gens de la terre.
L’agencement de notre société du 21e siècle n’est plus pyramidal, mais plutôt en forme de toupie, avec une base primaire étroite (agriculteurs et producteurs de matières premières) qui va en s’évasant largement avec les secteurs secondaires (industries de transformation) et tertiaires (commerce et finance, services non-marchands et administratifs), puis se rétrécit plus haut sur la caste politique, puis au-dessus d’eux le sommet en aiguille des hyper-riches qui dirigent l’humanité. Pour tourner à toute vitesse, les sociétés-toupies de nos pays riches s’appuient sur la pointe étroite où nous sommes confinés.
Le sentiment d’écrasement est dès lors toujours là ; j’y ajouterai celui d’écartèlement centrifuge dû au mouvement giratoire, lequel nous précipite vers d’autres tâches (environnementales, administratives, production d’énergies renouvelables…), en plus de notre rôle nourricier central. Les fermiers ont le tournis, et c’est peu de le dire ! La vitesse de rotation s’accroît sans cesse : comment ne pas avoir mal au cœur, à
L’héritage invisible des traumatismes subi par nos ascendants nous aide à résister aux pressions intenses de la société d’aujourd’hui, mais les vieilles recettes d’autrefois ont montré leurs limites, et c’est pourquoi tant de fermes ont disparu, faute de repreneurs, tant notre position est effrayante et dangereuse pour les candidats qui n’ont pas un cœur bien accroché, ni de très solides racines paysannes. Celles-ci suffiront-elles pour pérenniser notre métier ? Seront-elles assez solides ? Sont-elles encore adaptées au monde d’aujourd’hui ? Ne sont-elles pas en décalage ? N’ont-elles pas tendance à puiser dans notre passé des solutions erronées, à cultiver nos défauts, à entretenir nos vieux démons, à reproduire des erreurs déplorables commises en leur temps ?
Ces questions méritent de s’y attarder, lors de prochaines réflexions…





