Province de Luxembourg : la «bretelle alimentaire» à l’épreuve du territoire
En province de Luxembourg, la transition alimentaire ne s’organise pas autour d’une ville-centre mais d’une constellation de bourgs et de vallées. Avec la « bretelle alimentaire », producteurs, coopératives, associations et acteurs publics tentent de dépasser l’émiettement pour structurer un véritable système territorial.

À Bastogne, dans le cadre des États généraux des circuits courts, producteurs, coopératives, animateurs territoriaux et représentants publics se sont retrouvés, le 9 février dernier, pour une « photo de famille ». L’image dit moins un symbole qu’une intention, celle de sortir des trajectoires parallèles pour construire un cadre commun. Une intention qui ne date pas d’hier.
La bretelle alimentaire n’est pas née d’un slogan. Elle est le fruit d’un an et demi de travail patient, engagé dans le sillage des précédents États généraux des circuits courts. À mesure que les initiatives locales se multipliaient, le constat s’est imposé : l’énergie ne manquait pas, la cohérence si. Le territoire fourmillait de projets, mais ceux-ci se développaient souvent en parallèle, parfois en concurrence, rarement en coordination.
Un territoire sans centre
Ailleurs en Wallonie, les dynamiques alimentaires se sont structurées autour de villes-centres. On parle de ceintures alimentaires, dessinées autour d’un noyau urbain. En province de Luxembourg, la géographie impose une autre logique. Pas de métropole unique à encercler, mais une constellation de petites centralités, de bourgs, de villages dispersés entre vallées et plateaux.
« Nous n’avons pas une ville à ceinturer », rappelle la représentante de la province. Le mot « bretelle » s’est imposé pour signifier cette volonté de relier plutôt que d’enfermer, de connecter des pôles multiples plutôt que d’organiser un cercle autour d’un centre unique.
Cette nuance lexicale traduit une réalité structurelle : ici, la transition alimentaire doit s’inventer dans un territoire rural éclaté, marqué par l’élevage, la dispersion des exploitations et une faible densité de population. La question n’est pas seulement de rapprocher producteurs et consommateurs, mais de faire circuler l’information, les volumes, les compétences, les outils.
Sortir de la dispersion
Lorsque la parole circule parmi les membres du groupe porteur, un même fil conducteur apparaît. Hélène De Ketelaere, du Réseau paysan, évoque les premières rencontres, bien avant que le terme « bretelle » ne s’impose. Logistique, transformation, vente directe : chacun travaillait efficacement, mais isolément. « Nous faisions du bon travail, chacun de notre côté ». Ce qui manquait, ce n’était ni la conviction ni l’engagement, mais un espace stratégique commun.
Donatien Liesse, au nom des GAL et des parcs naturels couvrant l’essentiel des communes provinciales, confirme ce diagnostic. Les appels à projets ont stimulé la créativité. Ils ont aussi produit une forme d’émiettement. Les objectifs se ressemblent, les publics se recoupent, les ressources se dispersent. La bretelle apparaît alors comme un outil d’animation territoriale, un lieu de mise en cohérence plutôt qu’une structure supplémentaire.
Mais la structuration ne relève pas d’une simple addition de bonnes volontés. Elle se confronte à l’épreuve du réel. Xavier Lechien, ancien porteur de la coopérative Li Terroir, introduit une note plus fragile. Son expérience, lancée il y a plus d’une décennie, s’est soldée par une dissolution. Difficulté à maintenir l’engagement des producteurs, à sécuriser les volumes, à stabiliser l’équilibre économique. « Nous n’avons pas réussi à augmenter le revenu des producteurs », reconnaît-il.
La bretelle ne peut ignorer cette réalité. Le circuit court n’est pas une garantie de viabilité. La proximité géographique ne suffit pas. Sans structuration logistique, sans débouchés réguliers, sans mutualisation des infrastructures, l’enthousiasme s’érode.
Une tentative de gouvernance alimentaire
La ruralité elle-même se transforme. La province n’est plus exclusivement agricole. Elle est aussi résidentielle. Des citadins s’installent, modifiant les équilibres fonciers, les usages, les attentes. Pour la coopérative « La Côte Rouge », l’enjeu est clair : recréer du lien entre ces nouveaux habitants et les agriculteurs.
Dans ce paysage en mutation, la mémoire des initiatives pionnières demeure. Isabelle Houtart, de la Halle de Han, rappelle que le circuit court ne date pas d’hier. Le marché fermier qu’elle représente existe depuis plus de 30 ans. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence de ces expériences, mais la volonté de les inscrire dans une dynamique territoriale plus large, sans les diluer.
D’autres voix élargissent encore la perspective. L’alimentation ne peut être isolée des autres mutations sociales et écologiques. Les circuits courts sont des outils, non des fins en soi. Ils participent d’une tentative plus vaste de retisser du lien social, de redonner prise aux habitants sur leur environnement quotidien. Le citoyen ne peut être réduit à un consommateur à sensibiliser : il doit être associé aux choix et aux orientations.
Au nom de la province, Ludovic Collard rappelle que les transitions ne se décrètent pas. Elles s’appuient sur l’existant. Le rôle public est d’accompagner, de soutenir, de structurer. La bretelle s’est dotée d’une équipe opérationnelle appelée à s’étoffer. Ses missions couvrent l’ensemble de la chaîne : animation territoriale, structuration des filières, soutien aux coopératives, développement commercial, mise en relation entre producteurs et collectivités, capitalisation des expériences.
Il s’agit d’identifier les manques (logistiques, techniques, organisationnels) et de mutualiser les ressources lorsque c’est possible. De transformer un archipel d’actions en système.
La « photo de famille » de Bastogne ne garantit rien. Les moyens restent limités. Les équilibres demeurent fragiles. Mais quelque chose s’est déplacé. Pour la première fois, le territoire semble avoir décidé de ne plus avancer en ordre dispersé. La « bretelle alimentaire » n’est ni un label ni un simple outil administratif. Elle est une tentative de gouvernance alimentaire territoriale dans un espace rural éclaté. Une tentative pour relier production, transformation, distribution et participation citoyenne. Une tentative, enfin, pour faire du local non plus une juxtaposition d’initiatives, mais un système.







