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«Nous mangeons le futur pour jouir du présent»

Invité du Business Club de l’Apaq-w aux Moulins de Beez le 4 mars dernier, l’économiste Bruno Colmant a livré une réflexion dense et parfois sombre sur les fondements du système économique contemporain. Pour lui, la crise écologique et alimentaire actuelle ne relève pas d’un simple ajustement de politiques publiques : elle révèle les contradictions profondes d’un modèle économique fondé sur l’anticipation permanente du futur et sur un consumérisme devenu incompatible avec les limites de la planète.

Temps de lecture : 7 min

Bruno Colmant a d’emblée élargi la perspective. À ses yeux, les débats autour de l’alimentation, des ressources naturelles ou des comportements de consommation dépassent largement le seul cadre sectoriel. Ils renvoient, dit-il en substance, à une interrogation bien plus profonde sur la manière dont nos économies sont organisées et sur les limites auxquelles elles se heurtent aujourd’hui. « Quand je vous entends, je me dis que vous portez un combat », lance-t-il aux acteurs réunis dans la salle. « Un combat qui est politique, parce que vous mettez en cause un modèle économique et vous évoquez la nécessité d’un changement systémique. »

Pour Bruno Colmant, les débats sur l’alimentation, la durabilité ou les comportements de consommation sont en réalité les manifestations visibles de fractures sociales beaucoup plus profondes. La question alimentaire révèle d’abord les inégalités qui traversent les sociétés contemporaines. « La Belgique a sans doute envie de manger de manière vertueuse », observe-t-il. Mais la réalité socio-économique rattrape souvent ces aspirations. Une part importante de la population vit dans la précarité et ne dispose tout simplement pas des moyens nécessaires pour accéder facilement à une alimentation de qualité. « Près de 30 % de la population belge vit avec au moins un critère de pauvreté ou dans une situation de précarité », rappelle-t-il, soulignant qu’une telle situation limite fortement la capacité des ménages à orienter leurs choix alimentaires selon des critères éthiques, environnementaux ou sanitaires.

Du capitalisme à l’économie de marché

Mais pour comprendre pleinement les tensions qui traversent aujourd’hui le système alimentaire, l’économiste invite à remonter plus loin dans l’histoire économique. Les dérives contemporaines sont souvent attribuées au néolibéralisme, apparu dans les années 1980 sous l’influence anglo-saxonne. Selon lui, ce diagnostic est trop simpliste. Le véritable basculement remonterait en réalité aux décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950 et 1960, explique-t-il, les sociétés occidentales entrent dans une période de prospérité et de croissance sans précédent. Cette période, souvent désignée comme celle des « Golden Sixties », voit se développer un modèle fondé sur l’individualisation du confort matériel et la généralisation de la consommation. Les équipements domestiques se multiplient, les modes de vie se transforment et l’accès aux biens de consommation devient progressivement un marqueur central du progrès social.

Cette évolution n’est pourtant pas passée inaperçue à l’époque. Dès les années 1970, certaines voix commencent à alerter sur les limites de ce modèle. Bruno Colmant évoque notamment la figure de René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle française en 1974, qui avait marqué les esprits en affirmant que l’eau deviendrait l’un des grands enjeux du XXIe siècle. Dans le même esprit, le rapport Meadows publié en 1972 pour le Club de Rome mettait déjà en garde contre les limites physiques de la croissance économique. Pourtant, malgré ces alertes précoces, la trajectoire du système économique mondial n’a cessé de s’intensifier.

Pour l’économiste, le tournant décisif réside dans une transformation plus subtile mais fondamentale : le passage d’une économie capitaliste traditionnelle à ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie de marché. Pendant des siècles, rappelle-t-il, les sociétés humaines ont vécu dans une économie marchande fondée sur l’échange. On produisait des biens, puis on les échangeait sur la base de leur valeur présente. La monnaie permettait simplement de faciliter cet échange entre des biens différents. Mais avec l’essor des marchés financiers modernes, cette logique s’est progressivement transformée.

La finance contemporaine repose en effet sur un principe radicalement différent : elle valorise les actifs non pas pour ce qu’ils produisent aujourd’hui, mais pour ce qu’ils pourraient produire demain. « Quand vous achetez une action en Bourse, vous n’achetez pas ce que l’entreprise produit aujourd’hui », explique Bruno Colmant, qui a lui-même dirigé la Bourse de Bruxelles. « Vous achetez un flux de revenus futurs espérés ».

La finance de marché transforme ainsi un futur espéré en valeur monétaire immédiate. Elle permet, en quelque sorte, d’aspirer le futur pour le convertir en richesse présente.

Une économie qui consomme le futur

Selon lui, cette logique financière s’est progressivement diffusée dans l’ensemble de l’économie. L’économie de marché fonctionne désormais comme un immense système d’anticipation, dans lequel les décisions économiques sont guidées par des projections et des attentes futures. Cette transformation du rapport au temps a profondément modifié notre rapport aux ressources naturelles. « Dans une économie traditionnelle, on consommait ce qui avait été produit », explique-t-il. « Aujourd’hui, nous consommons le futur ».

L’exemple de l’empreinte écologique illustre bien ce phénomène. Lorsque les scientifiques affirment que l’humanité consomme l’équivalent de plusieurs planètes, cela signifie que nous utilisons aujourd’hui des ressources que la Terre ne pourra produire que demain. « Nous arrachons la Terre du futur pour en jouir dans le présent », résume l’économiste.

Pour Bruno Colmant, cette logique révèle une contradiction fondamentale. L’économie de marché, fondée sur l’anticipation permanente de profits futurs et sur l’extension continue de la consommation, entre nécessairement en conflit avec les limites écologiques de la planète. « L’économie de marché est parfaitement incompatible avec les contraintes écologiques », affirme-t-il. Car un système fondé sur la croissance et l’anticipation permanente du futur incite mécaniquement à consommer toujours davantage dans le présent.

Cette dynamique nourrit ce que l’économiste décrit comme une forme d’hyperconsumérisme globalisé. Les sociétés contemporaines vivent dans l’idée que les innovations technologiques permettront toujours de repousser les limites de la planète. « Quand nous mangeons la Terre plus vite qu’elle ne peut produire, nous supposons qu’un jour une solution apparaîtra », observe-t-il. Mais cette croyance relève selon lui d’une illusion collective. L’humanité se trouve engagée dans ce qu’il qualifie de « logique mortifère ». « Non seulement nous mangeons le futur pour jouir du présent, mais nous accélérons encore cette consommation parce que nous savons que ce futur sera plus fragile ».

Changer le système… par le bas

Face à ce constat, la question centrale devient celle du changement. Peut-on réellement transformer un système économique aussi profondément ancré dans les structures sociales et culturelles contemporaines ? Bruno Colmant se montre sceptique quant à la possibilité d’une transformation imposée par le haut. Les sociétés modernes sont devenues trop individualisées et trop dépendantes de la consommation pour accepter facilement un changement radical. Deux voies restent cependant possibles : un choc extérieur (climatique, économique ou géopolitique) ou une transformation progressive des comportements individuels.

C’est cette seconde perspective que l’économiste privilégie. Pour lui, le changement ne viendra pas d’une décision brutale, mais d’une évolution lente des mentalités et des comportements. « Le système changera par le bas, par les comportements individuels qui, additionnés, finissent par produire un effet collectif ».

Dans la dernière partie de son intervention, le propos prend une dimension presque philosophique. Bruno Colmant évoque la nécessité de retrouver une forme de tempérance dans nos sociétés. Le monde contemporain, explique-t-il, est dominé par l’agitation permanente, les flux d’information incessants et les sollicitations constantes des réseaux sociaux. Cette économie de l’attention encourage des comportements impulsifs, fondés sur la recherche de satisfactions immédiates. « Le ressenti immédiat dépasse aujourd’hui l’érudition et la connaissance », observe-t-il.

Pour résister à cette dynamique, l’économiste appelle à développer ce qu’il nomme une « intuition éduquée ». Cette notion renvoie à la capacité de comprendre les systèmes complexes, de prendre le temps d’apprendre et de réfléchir avant d’agir. Une telle posture, explique-t-il, suppose un effort individuel, mais peut produire des effets collectifs si elle se diffuse dans la société. « Si chacun développe cette forme d’intelligence et la transmet autour de lui, alors il devient possible de transformer le système de l’intérieur ».

Au moment de conclure, Bruno Colmant revient sur un débat souvent évoqué dans les discussions sur la transition écologique : celui de la décroissance. Pour lui, la question est en partie mal posée. « On nous demande souvent s’il faut décroître », explique-t-il. « Mais en réalité, nous sommes déjà en décroissance. » Ce qui continue à croître, selon lui, n’est souvent qu’une abstraction monétaire. Pendant ce temps, les ressources naturelles s’épuisent et les écosystèmes se dégradent. « L’argent peut donner l’illusion de la croissance », conclut-il, « mais la planète, elle, s’appauvrit ». Dans cette perspective, les débats sur l’alimentation, sur l’agriculture ou sur les comportements des consommateurs apparaissent comme l’un des fronts les plus visibles d’une transformation bien plus vaste : celle d’un système économique confronté aux limites physiques du monde qu’il habite.

Marie-France Vienne

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