Global Food Forum : produire plus vert sans produire moins
Au dernier Global Food Forum, la discussion consacrée à la rénovation du cadre climatique et environnemental européen a cristallisé l’un des dilemmes les plus sensibles de l’UE : comment élever le niveau d’exigence écologique sans fragiliser la production agricole ? Autour de l’eurodéputé wallon Benoît Cassart, d’un haut responsable de la commission, d’un représentant des céréaliers français et d’un acteur des crédits carbone, le débat a esquissé les contours d’un nouvel équilibre entre ambition verte et souveraineté productive.

L’Europe agricole évolue sur une ligne de crête. D’un côté, une ambition environnementale structurée par le Pacte Vert et ses déclinaisons réglementaires. De l’autre, une accumulation de tensions : guerre en Ukraine, volatilité énergétique, dépendance aux intrants, fragmentation du commerce mondial. La question climatique ne peut plus être dissociée de la souveraineté.
Écologie productive et autonomie stratégique
C’est dans ce contexte que Benoît Cassart a posé d’emblée le cadre. Son intervention commence par un constat humain : le moral des agriculteurs. Dans une Europe où seuls 6 % des exploitants ont moins de 35 ans, le renouvellement des générations constitue une urgence silencieuse. Une transition environnementale perçue comme punitive affaiblit l’attractivité du métier. L’eurodéputé libéral défend une approche incitative. Les instruments doivent accompagner, valoriser, restaurer la confiance. Il affirme un principe central : le progrès environnemental ne doit pas se traduire par une contraction de la production européenne.
Réduire les volumes domestiques pour importer davantage reviendrait à déplacer les émissions. L’UE représente environ 6 % des émissions mondiales. Substituer une production européenne par une production issue de régions aux standards moins exigeants pourrait aggraver le bilan global. Il propose de raisonner en émissions par kilogramme produit plutôt qu’en émissions par hectare. L’« intensification durable » vise à améliorer l’efficacité environnementale par unité produite. Produire mieux, non produire moins.
L’élevage et les cultures végétales sont complémentaires, notamment pour la fourniture de fertilisants organiques dans un contexte de tension sur les engrais minéraux. L’enjeu dépasse l’agronomie : il s’agit d’autonomie stratégique. L’Europe ne peut devenir dépendante pour son alimentation comme elle l’est pour l’énergie ou certaines chaînes industrielles. Enfin, il insiste sur la cohérence commerciale. Des standards élevés n’ont de sens que s’ils sont défendus dans les accords internationaux. Faute de quoi, l’exigence devient un handicap.
Patrick Child, Deputy Director-General à la DG Environnement de la commission, a quant à lui défendu une ligne d’équilibre. Il rappelle que biodiversité, santé des sols et gestion de l’eau conditionnent la résilience agricole. La durabilité protège la production. Il reconnaît toutefois la complexité de l’architecture réglementaire et la nécessité de simplifier : ajustements sur la déforestation, directives nitrates, réflexion autour de la directive-cadre sur l’eau. La commission travaille également sur un cadre européen pour les crédits carbone agricoles, susceptible de générer des revenus complémentaires. Simplifier, oui ; renoncer à l’ambition, non.
Les céréaliers à l’épreuve du réel
Le ton se durcit avec Éric Thirouin, président de l’Association générale des producteurs de blé (AGPB). Il parle d’un « point de rupture ». Les revenus céréaliers se sont érodés avant de basculer dans le rouge. Les charges (énergie, intrants, logistique, normes) augmentent. La rentabilité, condition de toute transition, devient incertaine.
M. Thirouin ne conteste pas l’objectif environnemental, mais la méthode. L’empilement de contraintes, combiné à une exposition accrue à la concurrence internationale, crée selon lui un déséquilibre. Les producteurs européens supportent des standards élevés tandis que certaines importations échappent à des exigences équivalentes.
Il alerte aussi sur la contraction des surfaces : près d’un million d’ha auraient disparu en une décennie dans son secteur en France. Ce recul traduit une perte d’attractivité économique plus qu’un simple ajustement technique. Sa réflexion s’élargit à la géopolitique. Le multilatéralisme commercial, selon lui, s’efface au profit d’une logique de blocs. Les États-Unis, la Chine ou les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) déploient des stratégies offensives. L’Europe, attachée à un cadre multilatéral affaibli, risque l’asymétrie.
Il plaide pour deux leviers : innovation et sécurisation. Accélérer l’accès au biocontrôle et aux nouvelles techniques génomiques, dont les délais d’homologation européens restent longs. Restaurer des filets de sécurité sur les prix dans un monde instable. « Pendant que le climat se réchauffe, notre réglementation surchauffe », lance-t-il, dénonçant la lenteur administrative. Pour lui, sans sécurisation des revenus, aucune transition ne sera acceptée.
Les crédits carbone : une promesse fragile
Daniel Benedikt, manager de « OK Carbon Project », apporte une perspective expérimentale. Son projet pilote en République tchèque montre que de nombreuses pratiques favorables au climat sont déjà en place. Mais les mesures les plus ambitieuses sont coûteuses et les revenus issus des crédits carbone varient fortement selon les exploitations. Il insiste sur la nécessité d’une certification robuste pour éviter les dérives du « greenwashing ». Sans confiance, le marché restera marginal. Alors, produire moins ou produire mieux ? Réglementer davantage ou libérer l’innovation ? Sécuriser d’abord ou transformer immédiatement ? Entre écologie productive, prudence institutionnelle, alerte économique et expérimentation de marché, une chose s’impose : la transition climatique ne pourra réussir que si elle consolide simultanément la rentabilité, la cohérence commerciale et l’autonomie stratégique. La question climatique n’est plus seulement environnementale. Elle est devenue une question de puissance.





