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Journée internationale des luttes paysannes : contre l’accord UE-Mercosur, une autre agriculture

À l’occasion de la Journée internationale des luttes paysannes, plusieurs organisations agricoles et citoyennes ont manifesté à Bruxelles, le 17 avril dernier, contre l’accord UE-Mercosur. Une mobilisation qui, comme l’explique Catherine Tellier, administratrice au Mouvement d’Action Paysanne (Map), dépasse largement le rejet d’un traité pour interroger en profondeur le modèle agricole dominant.

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Le cortège composé de quelque 150 personnes a traversé le quartier européen pour marquer la Journée internationale des luttes paysannes. Au fil du parcours, les arrêts devant plusieurs entreprises de l’agrochimie, dont Croplife Europe, ont permis de matérialiser cette critique. Des pancartes ont été installées, des messages peints, tandis que des caisses symbolisant une cinquantaine de pesticides étaient déposées devant les bureaux de Bayer, afin de dénoncer l’exportation de substances interdites sur le sol européen vers d’autres régions du monde, avant leur retour indirect dans la chaîne alimentaire. Derrière ces gestes, c’est moins un événement isolé qui était visé qu’un ensemble de mécanismes économiques et commerciaux perçus comme profondément déséquilibrés.

Pour en saisir la portée, nous avons questionné Catherine Tellier qui replace cette mobilisation dans une continuité. À ses yeux, la journée du 17 avril ne constitue pas un moment à part, mais l’expression visible d’un engagement plus large, inscrit dans le temps long. « On est dans le même débat, dans la même philosophie que ce qu’on porte toute l’année », explique-t-elle, avant d’ajouter, comme pour en préciser la nature : « C’est organiser la résistance ».

Dans cette perspective, l’accord UE-Mercosur apparaît moins comme une rupture que comme un révélateur. Il concentre des inquiétudes anciennes, liées à la mise en concurrence des agricultures et à la pression exercée sur les producteurs, mais il s’inscrit aussi dans une dynamique plus vaste, où l’alimentation tend à être traitée comme une marchandise parmi d’autres. « Toutes les mesures qui sont mises en place vont dans le sens de faire de la nourriture un produit comme un autre », poursuit Catherine Tellier, « qui rapporte de l’argent, beaucoup d’argent, mais qui écrase tout le monde ».

Une mémoire des luttes dans un monde sous tension

La portée de cette mobilisation tient également à la date qui l’ancre. Le 17 avril commémore le massacre, en 1996, de 21 membres du Mouvement des sans terre au Brésil, un événement qui a profondément marqué l’histoire des luttes paysannes et contribué à structurer des réseaux internationaux comme La Via Campesina. 30 ans plus tard, cette mémoire ne se limite pas à une commémoration ; elle s’articule à une lecture du présent marquée par l’accumulation des crises et la multiplication des conflits.

Dans un document publié à l’occasion de cet anniversaire, La Via Campesina évoque ainsi une « ère de convergence de crises », caractérisée par la simultanéité de guerres sur plusieurs continents et par leur inscription dans un système global fondé sur l’accumulation du capital et des rapports de domination. Cette analyse, loin d’être abstraite, irrigue les discours entendus à Bruxelles, où les enjeux agricoles sont explicitement reliés aux tensions géopolitiques et aux questions de souveraineté alimentaire.

Interrogée sur cette articulation, Catherine Tellier insiste sur la nécessité de ne pas dissocier les échelles. « Toutes ces luttes sont liées », souligne-t-elle, rappelant que les questions agricoles ne peuvent être comprises indépendamment des dynamiques économiques et politiques qui les traversent. Elle évoque à ce titre le travail mené depuis plusieurs décennies par La Via Campesina, dont le Map est proche, pour structurer une réflexion globale autour de l’agroécologie. « On parle d’agroécologie depuis 30 ans », rappelle-t-elle, comme pour souligner que cette notion ne relève pas d’un effet de mode, mais d’une construction progressive, ancrée dans des pratiques et des mobilisations.

Une bataille autour du modèle agricole

Au-delà du rejet du traité, la mobilisation met en lumière une opposition plus profonde, qui traverse aujourd’hui le monde agricole. Elle porte moins sur des choix techniques que sur la manière même de concevoir l’agriculture et sa place dans la société.

En revenant sur cette question, Catherine Tellier insiste sur ce qu’elle perçoit comme un malentendu croissant autour de l’agroécologie. « Ce n’est pas une technique agricole », explique-t-elle, prenant soin de préciser qu’il ne s’agit ni d’une méthode de production parmi d’autres, ni d’un simple ensemble de pratiques. « C’est une manière de faire et de voir, qui replace l’humain au centre ». Une telle définition implique, selon elle, une transformation plus globale du système agricole, qui ne peut se limiter à des ajustements marginaux. Or, observe-t-elle, le terme est aujourd’hui largement repris dans des contextes qui en atténuent la portée. « On voit que le mot est récupéré, utilisé, mais sans que les pratiques changent réellement », note-t-elle, évoquant un décalage persistant entre les discours et les réalités du terrain.

La distinction entre une démarche sincère et ce qu’elle qualifie de « greenwashing » ne se joue donc pas dans les intentions affichées, mais dans les pratiques concrètes. « La frontière, elle est dans les actions, dans ce qu’on voit au quotidien », insiste-t-elle, en opposant des fermes à taille humaine, où l’emploi et les conditions de travail occupent une place centrale, à des modèles dominés par des logiques de profit.

Dans ce cadre, l’accord UE-Mercosur apparaît comme un point de convergence des critiques, en ce qu’il renforce, aux yeux des manifestants, des dynamiques déjà à l’œuvre. Il ne s’agit pas seulement d’un désaccord sur les termes d’un traité, mais d’une interrogation plus large sur les orientations prises par les politiques agricoles et commerciales. Cette interrogation se prolonge jusque dans le choix des mots. En évoquant l’usage du terme « paysan », Catherine Tellier insiste sur ce qu’il engage. « C’est quelqu’un du pays, quelqu’un qui est en lien direct avec la terre et qui la respecte », explique-t-elle, opposant implicitement cette figure à une conception plus industrialisée de l’agriculture.

Marie-France Vienne

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