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«Élever au grain»: derrière la ferme, les retrouvailles entre un père et sa fille

« Élever au grain » raconte à la fois l’histoire d’Alice Godart et de son papa, Etienne, éleveur avicole et grand passionné de moto. C’est aussi le témoignage d’une réalité, celle de la difficulté de vivre de son métier d’agriculteur lorsque les crédits s’enchaînent. Avec, en toile de fond, le récit des retrouvailles entre un père et sa fille que la vie avait éloignés.

Temps de lecture : 4 min

Alice Godart, actrice à la fois de sa vie et du film tant les deux s’entremêlent, travaille comme monteuse et assistante monteuse à Bruxelles. D’origine française, elle réalise ici son premier film, autour d’une histoire très personnelle dans laquelle tout un chacun se dévoile sans tabou, ou presque.

Entre volailles et Ducati

Son projet ? Filmer son père au travail et retracer son histoire. Etienne Godart est, en effet, un véritable personnage, à la fois éleveur de volailles de qualité fermière et pilote moto chevronné. Comme il le dit lui-même dans le film, l’exploitation, héritée de ses parents, n’est pas sa première passion. Mais elle lui permet de vivre son amour pour les sports moteurs, au guidon de sa Ducati.

Le projet doit également aider le père et sa fille, dont la relation a été détériorée par le travail et l’exploitation avicole, à se retrouver. « En revenant filmer à la ferme, j’ai cherché à comprendre ce qui nous a séparés et ce qui, malgré tout, continue de nous relier », explique-t-elle.

Mais la vie n’est jamais simple… Entre l’idée de départ, entamée en 2016 avec la prise des premières images, et le tournage du film, organisé à l’été 2024, un événement est venu chambouler le quotidien de la famille Godart…

Lorsque surviennent les difficultés…

Dès l’entame du film, le décor est planté. L’exploitation de volailles, établie en Dordogne, est aux mains d’Etienne depuis plusieurs décennies déjà. À la radio, le journal parlé relate les dernières manifestations agricoles. Acharné de travail, il suit quotidiennement ses routines que sa fille, en voix off, détaille à en faire sourire le spectateur. À l’image de ce pense-bête écrit à la main que l’éleveur adopte jour après jour, le qualifiant d’indispensable pour tout agriculteur, au point de le réécrire semaine après semaine, lorsque ne demeure plus aucun espace libre sur sa feuille.

Un jour, cependant, le cancer frappe à sa porte. Obligé d’abandonner sa ferme pour être hospitalisé, Etienne cède – autant qu’il le peut ! – les rennes de l’exploitation à ses deux filles, Alice et Fleur. Cet événement a fait basculer le projet de la jeune réalisatrice, faisant d’elle et de sa sœur les personnages principaux du film.

En revenant à la ferme, Alice Godart espérait trouver  des réponses quant à sa relation avec son père.
En revenant à la ferme, Alice Godart espérait trouver des réponses quant à sa relation avec son père.

Toutes deux mettent le pied à l’étrier, entre gestion quotidienne des volailles et de l’abattoir, comptabilité et facturation, accueil des clients… Sous le regard d’un père qui reste, malgré la maladie, attentif au suivi de son exploitation. On retrouve là le quotidien de nombreuses familles agricoles : la difficulté de lâcher du lest et de passer le relais à la jeune génération, la pression économique constante, et l’équilibre délicat à trouver entre engagement professionnel et vie personnelle.

Pression économique d’autant plus grande que l’avenir de la ferme est incertain. À la recherche d’un repreneur depuis plusieurs années, Etienne fait face à ses crédits… et les fonds commencent à manquer. Le film met ainsi en évidence l’enfermement que peut ressentir un agriculteur face à ses emprunts bancaires, sans occulter les difficultés rencontrées pour trouver l’aide nécessaire. Car c’est au final du monde de la moto que viendront les gestes de soutien qui contribueront à alléger quelque peu le quotidien de la famille Godart.

Le récit, prenant, est entrecoupé de moments décalés, voire oniriques, et d’images relatant un rallye moto que le duo a réalisé pour les 60 ans d’Etienne. Une manière de se rapprocher de sa fille sans pour autant abandonner sa passion, mais aussi de proposer des moments plus légers, voire drôles, aux spectateurs.

Des questions, des réponses… et des silences

Venue chercher des réponses à ses questions et à leur relation, Alice ne manque pas d’interroger son père. Notamment dans les bureaux de la ferme où, bien qu’il se dévoile petit à petit, certaines réponses résident davantage dans les silences que dans les mots eux-mêmes. Le film traduit ainsi ce que vivent de nombreuses familles, notamment dans le monde agricole : la difficulté de dévoiler ses sentiments… ou d’exprimer sa fierté vis-à-vis de ses enfants.

Intime, le film témoigne encore d’une certaine tendresse entre les protagonistes, malgré leurs différences et désaccords. Le spectateur assiste ainsi à leur rapprochement progressif, fait d’avancées discrètes et de retenues, sans occulter les réalités de l’agriculture d’aujourd’hui.

Après un an passé sur la ferme familiale, Alice Godart signe un long-métrage personnel, à la fois sincère et touchant, qui devrait trouver écho auprès du public agricole, mais également au-delà.

Jérémy Vandegoor

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