À la Petite Foire, l’agroécologie en résistance
À l’approche de la 13e édition de la Petite Foire Paysanne, le Mouvement d’Action Paysanne revendique une ligne claire, de plus en plus frontale. Face à la montée du « greenwashing » et à l’appropriation croissante du terme «agroécologie » dans les discours institutionnels et économiques, l’événement entend en réaffirmer une définition exigeante : celle d’un projet de société, à la fois social et politique, profondément ancré dans les pratiques paysannes.

Nous avons rencontré Catherine Tellier, administratrice au Mouvement d’Action Paysanne (Map), alors que la Petite Foire Paysanne est encore en préparation. L’événement, qui se tiendra les 25 et 26 juillet sur le site agroécologique de Roiveau, à Tournay, s’inscrit dans un contexte particulier : celui d’une agroécologie longtemps marginale, portée par des réseaux militants et des chercheurs critiques, mais désormais largement présente dans les discours politiques, les stratégies d’entreprise et les programmes de recherche.
Cette diffusion rapide peut apparaître comme une consécration. Elle suscite pourtant, au sein du Map, une vigilance croissante, tant elle s’accompagne d’un risque de dilution du terme.
« Au fil des années, on se rend compte que les termes qu’on utilise sont peu à peu récupérés par l’agro-industrie », explique Catherine Tellier. « On reprend le narratif, mais on ne l’applique pas sur le terrain. »
Dans cette remarque se dessine déjà l’essentiel : l’idée d’un décalage, d’un glissement progressif entre ce qui se dit et ce qui se fait. L’agroécologie ne se réduit pas à un corpus de techniques agricoles ; elle désigne à la fois une science, un ensemble de pratiques et un mouvement social, né d’une critique de l’agriculture industrielle et de ses effets. Elle s’inscrit dans une histoire longue, traversée par la volonté de repenser les relations entre agriculture, environnement et société.

Or, à mesure que le terme s’impose, il tend à se fragmenter. Certaines dimensions sont retenues, d’autres laissées de côté. « Ce n’est pas une technique agricole », insiste Catherine Tellier. « Ce n’est pas une manière de planter ou de soigner ses animaux. C’est une manière de faire et de voir, qui replace l’humain au centre ».
Cette insistance traduit une inquiétude plus profonde : celle d’une réduction progressive de l’agroécologie à un ensemble de pratiques compatibles avec le système existant. La Petite Foire évoque, à ce sujet, des « fausses solutions », qui se contenteraient de verdir un modèle sans en transformer les fondements.
Ce qui est en jeu, dès lors, dépasse la simple définition d’un terme. Il s’agit de la capacité à maintenir une cohérence entre les principes affichés et les pratiques réelles, une cohérence qui, pour le Map, ne peut être évaluée qu’à l’échelle du terrain.
Entre discours et pratiques, une ligne de partage
« La frontière, elle est dans les actions, dans ce qu’on voit au quotidien », explique Catherine Tellier. « Sur nos fermes, on reste à dimension humaine, on met l’emploi, les conditions de travail, le partage en avant. De l’autre côté, on met l’argent avant tout ». La formule renvoie à des transformations profondes du secteur agricole. Depuis plusieurs décennies, les exploitations ont connu un mouvement de concentration et de spécialisation, accompagné d’une dépendance accrue aux marchés internationaux et aux intrants. Dans ce contexte, l’idée d’une agriculture à taille humaine, fondée sur des circuits courts et une autonomie relative, apparaît à la fois comme une alternative et comme une forme de résistance.
Mais cette alternative n’est pas exempte de tensions. Les circuits courts eux-mêmes, souvent présentés comme un compromis acceptable, peuvent être intégrés dans des logiques qui en modifient profondément la nature. « On attire des petits producteurs dans les grandes surfaces en surfant sur l’idée d’alimentation durable », observe Catherine Tellier. « Mais c’est au détriment de leur rémunération et de la qualité du produit. »
Ces situations illustrent la capacité du système dominant à absorber certaines innovations sans en remettre en cause les structures. L’agroécologie, dans ses versions les plus édulcorées, peut ainsi devenir un élément parmi d’autres d’un discours de transition, sans que les rapports économiques sous-jacents ne soient réellement modifiés.
Dans le même esprit, les démonstrations proposées dans l’« Espace Prairie » n’opposent pas frontalement tradition et modernité, mais interrogent les conditions d’usage des technologies. « Les machines que nous présentons sont encore atteignables par la main du paysan », explique Catherine Tellier. « Il peut les transformer, les réparer lui-même. C’est ça, la souveraineté ».
Cette souveraineté technologique renvoie à une capacité à maîtriser ses outils autant qu’à limiter les dépendances. Elle trouve une illustration concrète dans le recours à la traction animale. « Le cheval n’abîme pas le terrain, il va au pas de l’homme », souligne-t-elle, insistant sur la précision et la délicatesse du travail qu’il permet. Loin d’un simple retour au passé, ces pratiques esquissent une autre relation à la production, plus attentive aux équilibres écologiques et aux rythmes du vivant.
Face à la Foire de Libramont, deux visions de l’agriculture
Cette approche ne peut être comprise indépendamment du paysage dans lequel elle s’inscrit. À quelques dizaines de kilomètres de là, la Foire de Libramont incarne une autre vision de l’agriculture, tournée vers l’innovation technologique, la performance et l’intégration dans des marchés globalisés. « C’est le miroir de l’évolution de la société », observe Catherine Tellier, décrivant un modèle du « toujours plus », guidé par la croissance et la productivité. « Nous, on est là pour montrer les alternatives ». La proximité géographique et temporelle de ces deux événements éclaire, en creux, l’état du débat agricole. Elle met en évidence une tension croissante entre deux trajectoires : l’une fondée sur l’intensification et l’innovation technologique, l’autre sur la relocalisation, la diversification et la réduction des dépendances.

Pour le Map, cette tension ne saurait être résolue par un simple dialogue ou une hybridation des modèles. Les propositions de rapprochement avec Libramont ont été écartées. « On ne peut pas se rapprocher d’un lieu qui montre un modèle qui ne nous correspond pas du tout. Ce serait du greenwashing », affirme Catherine Tellier, soulignant le risque d’être instrumentalisé comme caution écologique. Ce refus participe d’une stratégie de préservation de l’autonomie, mais aussi d’une volonté de maintenir une lisibilité. À mesure que les frontières entre modèles se brouillent, la clarté devient en elle-même un enjeu.
La Petite Foire Paysanne revendique ainsi son indépendance, tant dans son organisation – assurée par des bénévoles et des associations – que dans ses choix de programmation. Cette autonomie lui permet d’aborder des questions qui dépassent le seul cadre agricole, qu’il s’agisse des rapports Nord-Sud, des accords commerciaux ou des inégalités au sein du système alimentaire.
Les organisateurs rappellent notamment que certaines dynamiques commerciales, comme l’exportation de produits agricoles européens à bas prix, peuvent fragiliser les agricultures locales dans d’autres régions du monde. Ces enjeux, discutés lors des conférences et des ateliers, témoignent d’une volonté de relier les pratiques agricoles à des problématiques globales.
Dans cette perspective, l’agroécologie apparaît comme un projet éminemment politique, qui appelle à transformer les structures de pouvoir de nos sociétés. Une ambition qui, loin de se limiter au champ agricole, interroge les modèles économiques, les politiques publiques et les rapports sociaux. Reste enfin la question du public, et de ce que chacun peut emporter de cette expérience. « On veut ouvrir les yeux », résume Catherine Tellier. « Montrer que les choses sont possibles ».
Dans un paysage où les alternatives demeurent souvent invisibles ou marginalisées, cette mise en visibilité constitue déjà une forme d’action. Elle ne prétend pas imposer un modèle unique, mais proposer des repères, des exemples, des trajectoires possibles, autant de manières d’esquisser, à hauteur d’hommes et de territoires, les contours d’un autre avenir agricole.








