Courrier des lecteurs : perdre sa religion
Je ne sais trop si ce qu’on lit à gauche et à droite se vérifie dans les faits, mais il se dit que l’agriculture biologique a perdu des pratiquants au cours des dernières années… Il semble bien loin le temps où les ex-ministres régionaux Di Antonio et Collin prônaient une « biologisation » à marche forcée de l’agriculture wallonne. Il est encore plus loin le temps où les exploitations agricoles fonctionnaient de manière immuable ! Les fermiers se cherchent de nouveaux créneaux, tâtonnent à gauche et à droite, surtout à droite… Peut-on parler de crise existentielle ?

Un ami du Bon Pays m’a écrit cette réflexion tellement juste : « Plus les semaines avancent, plus les problèmes s’accumulent. Les cultivateurs ne se sont jamais autant gratté les cheveux : que semer ou planter ? Comment fertiliser, comment vivre de son travail ? Les pommes de terre doivent sortir des hangars à n’importe quel prix. Des betteraves, on ne sait trop si elles seront rentables, si tout simplement elles seront encore cultivées dans nos régions à l’avenir, alors que les Belges ont été des innovateurs dans ce domaine ! Et que dire du prix des céréales ? Les prix des produits agricoles sont descendus à des niveaux anormalement bas, pendant que les prix des intrants augmentent. Et tout concourt pour que cela continue. »
Chez nous en Ardenne, le bétail cul-de-poulain se vend mieux, sans qu’il soit pour autant super rentable comme il le fut jusque dans les années 1990. D’année en année, les prairies se vident et sont labourées. Les villages aussi perdent leurs agriculteurs ; leurs ruelles ne bourdonnent plus d’activité paysanne, et les très rares fermes qui ont survécu ont été repoussées à l’extérieur, en pleine campagne. Quelques-unes, en leur temps, se sont converties à l’agriculture biologique, puis ont déchanté après quelques années et opéré un virage à 180° pour revenir au conventionnel…
C’est toujours surprenant à observer ! Durant une décennie ou deux, certaines parcelles sont cultivées de manière très extensives, et puis d’un coup, le même agriculteur y plante du maïs ou des pommes de terre, arrosés généreusement d’engrais et de produits phyto ! Il a « perdu sa religion » ! Il est au bout du rouleau, comme dans la chanson de REM : « Loosing my religion ».
Ce changement de cap est symptomatique de l’époque actuelle : beaucoup d’agriculteurs ne savent plus à quel saint se vouer ! Au dieu écologie ? Au diable capitalisme ? Au démon du profit à court terme ? Au fil des crises, la patience et la persévérance légendaires des paysans ont été gommées de leur ADN. Autrefois, les agriculteurs détestaient les changements ; ils ne perdaient pas confiance en leur spéculation au terme d’une mauvaise campagne. L’année suivante, ils remettaient l’ouvrage sur le métier, reprenaient le travail à zéro pour le corriger et le perfectionner.
Quand on a connu ces prés parfaitement entretenus, on se dit que leurs occupants précédents doivent se retourner dans leur tombe, de voir à quel point les agriculteurs d’aujourd’hui ont perdu leur religion, et ne croient plus au travail bien fait… Sans doute est-ce dû aux nouveaux modes d’occupation des terrains ? À ces contrats précaires qui n’incitent plus les exploitants agricoles à entretenir leurs parcelles au long cours ? À l’instabilité du monde en général ? À l’anxiété qui suinte de tous les pans de notre société ?
C’est pourtant si simple ! Il suffit d’avoir la foi et l’entretenir, de faire confiance à sa religion paysanne, de s’y réfugier à l’abri des fureurs du monde, de cultiver son jardin et sa ferme ! Mais hélas, les agriculteurs d’aujourd’hui perdent leur religion, comme dans la traduction de « Loosing my religion » : « C’est moi dans le coin ; c’est moi sous les projecteurs, perdant ma religion. Je choisis mes confessions ; j’essaie de garder un œil sur toi, comme un imbécile perdu et aveuglé. »





