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Le grand flou régénératif

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Après « durable », « résilient », « agroécologique » ou encore « climatique », voici venu le temps du « régénératif ». Un terme séduisant, porteur d’une promesse simple : réparer ce que des décennies d’intensification ont abîmé. Restaurer les sols, favoriser la biodiversité, stocker davantage de carbone. Qui pourrait s’y opposer ?

Pourtant, voilà que le concept se retrouve aujourd’hui au cœur d’une querelle inattendue. Non pas entre agriculteurs et écologistes, mais au sein même du monde environnemental. Dans une lettre adressée aux institutions européennes, une coalition d’organisations s’alarme de la montée en puissance d’une notion qu’elle juge trop floue pour servir de boussole politique. Selon ces organisations, l’agriculture régénératrice est devenue un vaste parapluie sous lequel peuvent cohabiter des pratiques réellement transformatrices et d’autres qui ne seraient que des ajustements cosmétiques d’un modèle agricole inchangé. Elles dénoncent ainsi un risque de « greenwashing régénératif » et accusent certaines multinationales de l’agrochimie, de l’agroalimentaire ou de la finance de s’approprier le terme pour verdir leur image sans remettre en cause leurs pratiques.

Les critiques méritent d’être entendues. Car il est vrai que l’agriculture régénératrice ne repose aujourd’hui sur aucune définition juridique harmonisée. Chacun peut ou presque s’en réclamer. Réduction du travail du sol, cultures de couverture, diversification des rotations, amélioration de la matière organique : les approches varient considérablement selon les acteurs. Et l’absence de cadre commun ouvre inévitablement la porte aux récupérations marketing. Mais cette charge soulève aussi une question plus profonde. À force de contester les concepts qui ne répondent pas à une définition parfaite, le risque n’est-il pas de transformer le débat en guerre sémantique permanente ?

Depuis plusieurs années déjà, les institutions européennes peinent à construire un récit partagé de la transition agricole. Agriculture biologique, agroécologie, agriculture de conservation, agriculture carbone, agriculture régénératrice : chaque courant défend son vocabulaire, ses indicateurs, ses certifications et parfois ses intérêts. Le résultat est paradoxal. Alors que l’urgence climatique, l’érosion de la biodiversité et la fragilité économique des exploitations exigeraient une mobilisation collective, les acteurs de la transition passent une partie croissante de leur temps à se disputer la propriété des mots. La vigilance face aux effets d’annonce est légitime. Les fonds publics ne peuvent être orientés sur la base de slogans. Mais encore faut-il éviter que la bataille contre le « greenwashing » ne se transforme en procès permanent de toute innovation ou de toute tentative d’évolution. Entre querelles de vocabulaire et batailles d’influence, une évidence demeure : l’avenir de l’agriculture se mesurera à ses résultats, non aux mots censés les décrire.

Marie-France Vienne

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