Comment préserver l’esprit commun de la Pac?
Entre volonté de simplification, tensions budgétaires et retour des préoccupations sanitaires, les ministres européens de l’Agriculture ont esquissé, le 23 juin dernier, les contours de la future Pac. Un exercice délicat où s’opposent déjà deux approches : l’une privilégiant une plus grande marge de manœuvre pour les États membres, l’autre défendant le maintien d’un cadre véritablement commun à l’échelle européenne.

Une agriculture européenne confrontée à de nouvelles vulnérabilités
À l’heure du bilan de la présidence chypriote, la ministre de l’Agriculture Maria Panayiotou a insisté sur les défis qui continuent de peser sur les exploitations européennes. Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, volatilité des marchés, dérèglement climatique, hausse des coûts de production et difficultés sanitaires créent un environnement de plus en plus complexe pour les producteurs européens.
Selon elle, les six derniers mois ont été consacrés à renforcer la résilience du secteur agricole tout en maintenant l’agriculture au cœur de l’autonomie stratégique européenne. Plusieurs dossiers ont progressé, notamment la réforme de l’Organisation commune des marchés (OCM), diverses mesures de simplification administrative ainsi que plusieurs initiatives destinées à améliorer l’accès des agriculteurs aux intrants stratégiques. La ministre a également rappelé que le soutien à l’agriculture dépasse largement la seule question de la production alimentaire. Il concerne aussi la sécurité alimentaire, la vitalité des territoires ruraux et la capacité de l’UE à préserver son autonomie dans un environnement international devenu plus instable.
La future Pac au cœur des débats
Le principal sujet politique de cette réunion concernait toutefois l’avenir de la Pac après 2027. Les échanges ont rapidement mis en lumière une question fondamentale : jusqu’où faut-il aller dans la flexibilité accordée aux États membres sans remettre en cause le caractère commun de la Pac ? De nombreuses délégations ont plaidé pour davantage de souplesse dans la future architecture du dispositif. Plusieurs pays souhaitent réduire les obligations imposées au niveau européen concernant notamment le plafonnement des aides, la définition de l’agriculteur actif, les soutiens destinés aux petites exploitations ou encore les dispositifs en faveur des zones défavorisées.
Cette demande reflète la diversité croissante des modèles agricoles européens et la volonté de nombreux gouvernements d’adapter davantage les outils de la Pac aux réalités nationales. Pour la commission, l’exercice comporte toutefois des limites. « Tout ne peut pas être volontaire. Il faut des règles communes », a averti le commissaire Hansen devant la presse. Le responsable luxembourgeois reconnaît la nécessité de trouver un équilibre entre les spécificités nationales et les objectifs européens. Mais il estime que les discussions actuelles tendent parfois vers « une flexibilité excessive » susceptible d’affaiblir le socle commun de la politique agricole européenne. Pour lui, la future Pac doit continuer à garantir des conditions de concurrence équitables entre agriculteurs européens tout en assurant un ciblage efficace des aides.
Les inquiétudes ne concernent pas uniquement le degré de liberté accordé aux États membres. Plusieurs délégations, notamment la France, l’Espagne et le Portugal, ont critiqué certains aspects de la proposition de réforme de l’OCM présentée par la commission. Le point de friction porte notamment sur l’absence de plafond prévu pour le cofinancement national des programmes consacrés aux fruits et légumes ainsi qu’au secteur vitivinicole. Pour plusieurs États membres, cette évolution risque d’accentuer les écarts entre pays disposant de marges budgétaires importantes et ceux dont les finances publiques sont plus contraintes.
Les engrais restent une préoccupation majeure
Les ministres ont également longuement abordé la question des engrais, dont les prix demeurent élevés malgré une légère amélioration observée ces derniers mois. La Commission européenne a récemment adopté un plan d’action destiné à sécuriser l’approvisionnement des exploitations et à limiter les conséquences des perturbations géopolitiques sur les coûts de production.
Christophe Hansen a confirmé que la commission préparait un dispositif exceptionnel de soutien pouvant atteindre 540 millions € afin d’aider les agriculteurs confrontés à cette situation. Selon le commissaire, la question des engrais demeure stratégique puisque la sécurité alimentaire européenne reste étroitement liée à la capacité des exploitations à maintenir leurs niveaux de production. Les débats ont toutefois montré que plusieurs États membres souhaiteraient voir l’UE aller plus loin dans son soutien direct au secteur agricole.
Le secteur vitivinicole continue quant à lui de susciter des inquiétudes particulières. La baisse de la consommation observée dans plusieurs pays européens, combinée à un ralentissement des exportations, accentue les fragilités structurelles de la filière. Pour la commission, les risques climatiques, géopolitiques et économiques continueront à peser durablement sur l’agriculture européenne, justifiant une vigilance constante.
L’Ukraine, partenaire incontournable
La présence du vice-Premier ministre ukrainien Taras Kachka a donné lieu à un échange approfondi sur les relations agricoles entre l’UE et l’Ukraine. Les responsables européens ont souligné l’importance du partenariat noué avec Kiev ainsi que les perspectives offertes par le rapprochement progressif des normes de production.
Christophe Hansen a notamment mis en avant le rôle que pourrait jouer l’Ukraine dans la stratégie européenne visant à réduire certaines dépendances extérieures, particulièrement dans le domaine des protéines végétales. Malgré les difficultés engendrées par la guerre, l’Ukraine demeure un acteur agricole majeur dont l’intégration progressive au marché européen continuera de façonner les équilibres agricoles du continent.
La présidence irlandaise héritera dès le mois prochain d’un dossier particulièrement sensible. Entre exigences budgétaires, aspirations nationales et nécessité de préserver un cadre commun, elle devra tenter de rapprocher des positions qui, à mesure que les négociations avancent, révèlent déjà des divergences profondes sur ce que devra être l’agriculture européenne de demain.





