Accueil Voix de la terre

Courrier des lecteurs : Étrons, étrons, petits patapons

Âmes sensibles, s’abstenir  ! Un bon conseil : ne lisez pas le texte qui suit avant votre repas du soir ! Vous n’y trouverez aucune poésie et aurez l’appétit coupé. Courage aux intrépides qui plongeront avec moi dans cette chronique : respirons à fond et poussons plus avant, afin d’être mis au parfum des comportements déplorables de certains touristes…

Temps de lecture : 4 min

On les appelle les « amoureux de la nature », option chaussures de marche Décathlon, et conscience écoresponsable en bandoulière. Dès que le week-end pointe le bout de son nez, ils envahissent nos hauts-plateaux ardennais, équipés comme pour un trek au Mont-Blanc. Ils viennent chercher l’air pur, le silence des grands espaces et le grand frisson de la ruralité sauvage.

Le problème, c’est qu’en matière de frisson, ils nous laissent surtout une traçabilité intestinale, dont nos prairies se passeraient bien. Bienvenue dans l’ère du tourisme de la vidange, où nos chemins creux font office de stations d’épuration gratuites pour citadins en transit ! C’est la grande loterie estivale, le Kinder Surprise à la ferme ! Que vais-je découvrir aujourd’hui ? Vous déambulez dans la pâture des génisses quand soudain votre œil est attiré par une adventice d’un genre nouveau, à l’ombre d’une haie vive : le précieux Moltonel blanc triple épaisseur, parfois décliné en version lingette hydratante parfumée au lilas. Juste en dessous ? Le cadeau d’adieu d’un randonneur aux sphincters trop lâches pour atteindre l’aire d’autoroute, qui a confondu notre outil de travail avec la cuvette de son appartement amstellodamois ou anversois…

Le tout est joyeusement complété par les mines « antipersonnel » déposées par Jasper ou Lotte, dont le propriétaire – souvent syndiqué dans une association de défense des petits oiseaux – estime qu’«  un caca dans la nature, c’est bio, ça fait du fumier  ! ». Alors, remettons les pendules agronomiques à l’heure : non, le transit d’un bipède urbain nourri au quinoa ou d’un caniche dopé aux croquettes sans céréales n’a jamais constitué un amendement organique homologué par le dernier Pgda. Les touristes ne sont pas des vaches, et leurs petits cadeaux n’ont pas (encore ?) reçu le statut de fertilisants.

Ce que les randonneurs et voyageurs de passage prennent pour un décor de carte postale bucolique, est en réalité notre gagne-pain à ciel ouvert. On veut bien partager le paysage, mais on n’a pas (encore ?) signé pour curer leurs litières ni pour gérer leurs urgences anatomiques. Sans compter les risques sanitaires… Quand la faucheuse ou l’ensileuse passe à pleine vitesse dans une prairie, elle ne fait pas de tri sélectif. Retrouver le papier hygiénique et les résidus de table du week-end intimement broyés, homogénéisés et fermentés dans le silo destiné à nourrir nos ruminants l’hiver prochain, et c’est le haut-le-cœur assuré pour l’éleveur. Pourtant, nous ne sommes pas des tendres !

Nos vaches méritent une ration propre, pas un condensé des étapes de digestion d’un automobiliste ou d’un marcheur. D’autre part, rappelons aux propriétaires des gentils toutous que les déjections de leurs compagnons sont susceptibles de transmettre un parasite redoutable : Neospora caninum. Un chien se soulage sur une zone de fauche, puis une vache gestante ingère le fourrage souillé quelques mois plus tard, et c’est l’avortement ! Bilan comptable : un citadin s’est épargné le fardeau de porter un sac plastique de 20 grammes, tandis qu’une exploitation perd un veau et une future laitière. Merci les touristes !

Chers amis randonneurs, la campagne n’est pas un espace de gratuité sanitaire. Si votre tuyauterie refuse de collaborer le temps d’une marche de dix kilomètres, voici une innovation technologique majeure : le petit sac-poubelle hermétique. On y glisse les offrandes de Médor ou Poupette, on y enferme ses propres (…), ses mouchoirs usagés, ses serviettes en papier, et on garde le tout au fond de son sac à dos jusqu’au retour à la civilisation. Si l’effort vous paraît trop surhumain pour vos bras délicats, restez sur le goudron : les égouts y sont déjà installés, et nos vaches vous diront merci !

Les chemins creux, jadis havres de paix et corridors écologiques, subissent les assauts d’une incivilité grandissante. Au fil des saisons, le passage continu de touristes et de promeneurs venus d’ailleurs, laisse des traces indélébiles et nauséabondes au cœur des campagnes agricoles. Si ledit chemin creux est proche de la ferme, mieux vaut emporter une pelle quand on va s’y balader, pour enterrer étrons, étrons, petits patapons…

A lire aussi en Voix de la terre

Courrier des lecteurs : marionnettistes

Voix de la terre Être le dindon d’une farce n’a rien de glorieux, et cet état de disgrâce s’accompagne souvent de pertes et de fracas. On a l’air bête, et on aimerait rentrer sous terre. Au cours d’une vie, ce genre d’expérience honteuse se produit trop souvent, surtout quand on est agriculteur, avec cette désagréable impression de n’être qu’un pantin entre les mains de marionnettistes.
Voir plus d'articles