Courier des lecteurs: «Itadakimasu!»
Depuis quelques semaines déjà, les campeurs s’enchaînent au camping de la ferme et tous redécouvrent ou découvrent les coulisses d’une ferme. Sous leurs yeux, aux pieds de leurs caravanes et tentes, des prairies fleuries à perte de vue, des forêts et des animaux. « Combien d’animaux avez-vous ? » est l’éternelle question qui revient à chaque fois. Moutons, vaches, poules et trois truies… Les stars de la ferme car sauriez-vous me dire la dernière fois que vous avez vu un cochon se dorer au soleil dans l’herbe ? Voilà donc pourquoi.

Depuis quelques semaines déjà, les campeurs s’enchaînent au camping de la ferme et tous redécouvrent ou découvrent les coulisses d’une ferme. Sous leurs yeux, aux pieds de leurs caravanes et tentes, des prairies fleuries à perte de vue, des forêts et des animaux.
« Combien d’animaux avez-vous ? » est l’éternelle question qui revient à chaque fois. Moutons, vaches, poules et trois truies… Les stars de la ferme car sauriez-vous me dire la dernière fois que vous avez vu un cochon se dorer au soleil dans l’herbe ? Voilà donc pourquoi.
Dans ma réponse, je leur glisse également que les œufs et la viande sont disponibles s’ils veulent consommer des produits fermiers. Le paysage a beau être bucolique et romantique à souhait, non, non, non, je ne perds pas le nord. De toutes les façons, c’est dans leur intérêt de manger sainement et, de mon côté, ça me soutient financièrement. À ce moment-là, je reconnais les fins gourmets à la façon dont leur regard s’illumine, tandis que d’autres ont un voile de tristesse qui se dresse.
J’ai déjà eu le combo gagnant lors de la Pentecôte dernière, un couple qui à mon avis était tout beau – tout frais, avec monsieur qui avait de belles joues rebondies en dessous de sa barbe, le regard gourmand lorsque j’ai parlé des brochettes au barbecue et madame très calme et distante, préférant visiblement les plantes. « Végétarienne ? » je demande alors. Un oui de la tête pour elle et un non-vindicatif pour lui. Commence alors un débat sur la consommation de la viande et surtout, la question que tous les végétariens se posent : comment puis-je faire ce métier et aimer à ce point mes animaux ? Et pour ne rien arranger, les gens me trouvent sympathique, pas du tout dans le stéréotype d’une personne vampirique sans empathie.
Commencent alors des explications sur la traçabilité de la viande, les conditions d’élevage, le choix de ne pas s’engager dans une voie intensive mais plutôt qualitative et rester à sa propre échelle. On répète le discours mais ça fait partie aujourd’hui des missions de tout agriculteur, il me semble. Pour finir, je leur confie que j’ai été moi-même végétarienne pendant dix ans. Quelle reconversion n’est-ce pas. Qu’est-ce qui s’est passé pour avoir ainsi « changé de camp » ?
C’est simple. Toutes les cellules de mon corps ont réclamé de la viande. Enceinte de mon premier enfant, je vomissais jusqu’à 17 fois par jour. J’ai compté. Rien ne restait. Même pas un petit pois. J’ai même rendu un verre d’eau, c’est pour dire… À bout de forces, mon mari a fini par partager son escalope de veau. Je m’en souviens comme si c’était hier. La première viande en dix ans et je peux vous assurer qu’elle est bel et bien restée au fond de mon estomac ! C’est là que je me suis dit qu’il fallait que je repense ma façon de m’alimenter, qu’un burger au soja ne valait certainement pas mieux qu’une escalope de veau belge.
À l’époque, lorsque je débutais dans le secteur, bien que je reconsommais de la viande depuis quelques années, j’avoue que j’étais un peu tiraillée d’en faire mon métier. J’en avais parlé à une amie qui élève quelques brebis pour le plaisir et qui, surtout, veut à tout prix consommer sa propre viande. Très pratiquante, elle dit une petite prière avant chaque repas pour remercier Dieu, la mère Nature ou quelle que soit cette instance suprême. Son rituel ne m’est pas si étranger que ça car dans ma famille, nous avions un grand-oncle curé qui, lui aussi, prononçait une prière avant chaque repas. Enfants, on trouvait ça vraiment ennuyant, mais des décennies plus tard, on se rend compte que ce moment de réflexion, aussi bref soit-il, a une réelle importance. Prendre le temps de manifester du respect pour la personne qui a cuisiné, celle qui a élevé ou cultivé, la nature qui a donné… semble en fait assez élémentaire.
On le sait, dans nos sociétés occidentales où tout va de plus en plus vite, c’est à peine si on souhaite encore bon appétit. À l’autre côté de globe, une communauté connue pour son respect et sa délicatesse, prend encore le temps de remercier chacun de ses repas.
« Itadakimasu ! », est l’équivalent de notre cher « bon appétit » au Japon. Smakkelijk, bon appétit ou Guten Appetit… Toutes des expressions se résument quand on y pense à la stricte satisfaction personnelle de manger. Au Japon, l’expression est totalement différente. Si on traduit véritablement ce mot, ça donnerait « je reçois humblement ce repas ». Toutefois, cette traduction est encore bien trop faible pour exprimer toute la profondeur de sa signification complexe. Elle exprime en réalité une absolue gratitude envers tout ce qui a été impliqué dans la préparation du repas. Autrement dit, ce mot résume à lui seul l’hommage rendu à tous ceux qui ont contribué à la préparation du repas, que ce soit le cuisinier, l’agriculteur, le pêcheur, l’animal en lui-même qui a été sacrifié, les plantes ou les autres animaux qui lui ont permis de se nourrir… Vous avez compris l’idée, à la place du bénédicité occidental qui fait davantage partie du passé que du présent, au Japon un mot résume toute cette philosophie de consommation. L’intention de ce « bon appétit » nippon rejoint la prière dite par mon amie ou comme le faisait mon grand-oncle avant chaque repas.
Cette réflexion donne du sens à notre consommation et nous responsabilise davantage. J’ai totalement conscience de ce que je mange et de ce que je vends. Cet échange ouvre souvent des portes, même auprès de personnes végétariennes qui découvrent finalement une autre façon de consommer, y compris s’il s’agit de viande. Peu importe si elles se convertissent, ce n’est pas mon objectif. Chacun mange comme il le veut finalement. La seule chose qui m’importe, c’est le respect accordé à chaque repas, qu’il soit végétarien ou pas, de chaque cuisinier et producteur qui est derrière et de cesser de juger sur base de stéréotypes qui ne reflètent pas la réalité. Sur ce… Itadakimasu !





