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Courrier des lecteurs : la vache aux yeux bleus

Ce pourrait être émouvant si ce n’était grotesque à nos yeux d’agriculteur… La mise en scène d’une vache laitière partie à la recherche de son veau m’a bien fait marrer, mais c’était un rire jaune, car dans le regard d’un enfant ou d’un amoureux des bêtes, cette vidéo pathétique de Gaia apparaît réaliste autant que révoltante ; elle vise à créer une onde de choc qui jette le discrédit sur toute une filière. Et l’association de défense des animaux a remis le couvert en publiant des images filmées dans l’abattoir d’Ath, très malaisantes…

Temps de lecture : 5 min

Une part de moi-même soutient les actions de Gaia, car nos amis les animaux (« nos frères  », disait Saint-François d’Assise) sont trop souvent victimes d’abus en tous genres : exploités, maltraités, réduits à l’état de choses destinées à assouvir nos faims et nos fantasmes. OK ! Si je respecte le bien-fondé de leur croisade, je désapprouve évidemment certaines méthodes populistes, inspirées des délires d’une frange intégriste de leur groupement.

Ceci dit, soyons de bonne composition : le scénario de leur court-métrage est bien ficelé, où l’on voit cette vache aux yeux bleus franchir toutes sortes d’obstacles, nager, courir, braver tous les dangers à la recherche de son veau, pour enfin le retrouver dans un happy ending digne d’un film de Noël. C’est naïf, mais ça m’a touché. Pas vous ?

À dire vrai, sans doute Gaia ignore-t-il qu’une vache laitière sécrète quatre fois trop de lait pour un seul veau, et ne pas la traire équivaut pratiquement à la tuer ! Son pis ne résisterait pas à l’engorgement et aux mammites qui suivraient à coup sûr. De fait, les vaches laitières, hyper-parathyroïdiennes, sont extrêmement maternelles, bourrées d’ocytocine, et protègent leur veau de manière farouche quand elles vêlent en prairie ou dans une loge. Mais une fois séparée de sa progéniture, une vache laitière reporte en quelque sorte l’attachement à son veau sur la personne qui la trait matin et soir ; elle lui manifeste une grande confiance, si ce n’est une certaine amitié.

Les vaches laitières sont des plus sympathiques ! Particulièrement les Holstein tellement dociles, et les Jersiaises avec leurs gros yeux et leur tête de grenouille. Les Montbéliardes et les Normandes sont davantage chatouilleuses et rétives, mais ce n’est qu’une question d’individualités, de caractères plus ou moins trempés. C’est chaque fois un crève-cœur de les voir partir quand elles sont trop âgées, ou lorsqu’elles ont trop de cellules somatiques dans leur lait. Nos deux préférées sont décédées de leur belle mort dans notre ferme. Myrtille à 18 ans, Jonquille à 19. Je n’aurais jamais voulu leur infliger le stress d’un voyage vers l’abattoir…

Justement : les abattoirs, parlons-en ! Les maltraitances filmées à Ath sont absolument révoltantes, nauséeuses ! Elles jettent l’opprobre sur la filière viande, et s’inscrivent dans la lignée des vidéos chocs dont raffole Gaia. Leur diffusion était-elle pertinente ? Oui, bien entendu, car ce genre de pratiques sadiques n’a pas sa place dans notre société. Mais ces images sont manichéennes, sorties d’un contexte infiniment plus large et bien plus rassurant, car derrière chaque vidéo choc, il y a des heures de travail invisibles. Celles d’éleveurs qui se lèvent à l’aube, veillent sur leurs bêtes, les soignent et les protègent. Utiliser des images isolées ou des pratiques inacceptables pour caricaturer l’ensemble du monde agricole est non seulement malhonnête, mais c’est aussi une insulte au travail quotidien de celles et ceux qui nourrissent notre société dans le respect du vivant.

Ce film m’a ému pour toutes sortes de raisons contradictoires. Il a surtout mis en lumière les hypocrisies de notre monde occidental, en premier celle de gens repus qui blâment la filière viande et s’envoient 500 g de bidoche (avec trois litres de bière) dans l’estomac lorsqu’ils sont invités à un barbecue du samedi soir. J’y vois aussi l’hypocrisie de gens outrés par la souffrance animale, mais qui admettent qu’il faille investir dans des armes létales qui vont tuer des milliers de civils innocents, des femmes et des enfants qui valent tout de même autant qu’un petit veau… Moi-même fais mon mea culpa et fustige ma propre hypocrisie, car une fois mes adorables vaches laitières ou mes veaux de 15 jours chargés dans le camion du marchand de bestiaux, je les oublie trop vite en comptant les sous qu’ils m’ont rapportés…

Personne n’est ni tout blanc, ni tout noir dans cette aventure. Sans doute faudrait-il davantage réfléchir à tout ça, à cette logique cynique du rendement à tout prix qui pousse les agriculteurs à perdre le côté affectif et magique de l’élevage ; interroger cette mathématique du profit qui installe les vaches dans des carrousels de traite ou les soumet à des robots, qui les confinent à l’étable toute l’année et les nourrit d’aliments ensilés hiver comme été.

Réfléchir et agir ! Mieux communiquer. Nous débarrasser du rôle de l’éternel méchant aux yeux de Gaia. S’émouvoir surtout, devant un film tendre et niais, qui nous montre une vache qui ne supporte pas la disparition d’un être cher, et part à sa recherche. Ça ne vous est jamais arrivé, de perdre quelqu’un et de le chercher ? Ça pourrait ! Alors, rendez-vous dans les Fermes Ouvertes de ce 28 juin ! Vous y rencontrerez peut-être la vache aux yeux bleus : elle vous racontera les heurs et malheurs d’elle-même et de ses semblables…

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