Multiplication des menaces sanitaires: anticiper, la clé pour ne pas subir
Dermatose nodulaire contagieuse, fièvre catarrhale ovine, grippe aviaire… ici et ailleurs, les menaces sanitaires se multiplient. Et face à elles, personne n’est à l’abri. Dans ce contexte, tant les éleveurs que les autorités ont un rôle à jouer, avec un maître mot : l’anticipation. Éric Cardinale, directeur scientifique santé et bien-être animal à l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, en France, a fait le point sur ces différents risques, et sur nos armes pour les prévenir.

Dans les fermes, rares sont les éleveurs qui n’ont jamais été confrontés à une maladie émergente. Certaines ont tenu le haut de l’affiche, comme la FCO ou la DNC chez nos voisins. Il y a celles qui se rapprochent dangereusement de nos frontières, citons l’exemple de la peste porcine africaine. Puis, il y a les maladies anciennes qui peuvent encore revenir, à l’instar de la fièvre aphteuse. Bref, de nouveaux noms apparaissent, d’autres refont surface, et il peut y avoir de quoi perdre la tête. Dans ce cadre, l’assemblée générale de l’Arsia avait pour thématique les maladies émergentes. L’opportunité d’y voir plus clair avec l’intervention d’Éric Cardinale. Vétérinaire, ce docteur s’est spécialisé en microbiologie et en épidémiologie, et a exercé sur différents continents. Le tout, en misant davantage sur la prévention : « Il ne faut pas attendre d’avoir une pandémie, comme ce fut le cas avec le Covid, mais travailler le plus tôt possible, dès qu’une première allumette est lâchée dans la forêt ».
Pourquoi les risques gagnent-ils du terrain ?
Mais qu’est-ce qu’une maladie émergente ? « Ce sont les nouvelles infections causées par l’évolution ou la modification d’un agent pathogène que l’on connaissait déjà, ou par un parasite existant. On voit alors des incidences, c’est-à-dire un nombre de cas sur un temps donné, qui explosent à un endroit donné. C’est cela qui fait qu’une maladie est considérée comme émergente », souligne le vétérinaire. Et ces risques sont constatés partout dans le monde : aucun pays et aucun hémisphère n’est épargné. Notons aussi que 60 % des maladies infectieuses humaines possèdent une origine animale, sauvage ou domestique. Ce qui prouve, une fois de plus, combien notre santé, celle de nos animaux et l’environnement sont étroitement liés.
Plusieurs facteurs expliquent le développement de ces pathologies. Il y a, évidemment, le changement climatique. À ce propos, les scientifiques observent
L’exemple du virus Nipah
Ensuite, il faut répondre à la demande des consommateurs en protéines animales, une demande de plus en plus forte avec la hausse de la population. Conséquence ? L’agriculture et l’élevage s’intensifient, avec les risques que l’on connaît lorsque la biosécurité ou encore l’hygiène sont mal gérées. « Le virus Nipah est l’exemple parfait de l’impact de l’homme. En Malaisie et au Bangladesh, des forêts ont été rasées et vidées des espèces qui s’y trouvaient. Des palmiers dattiers y ont été installés à leur place et des porcs y ont été ajoutés afin de rentabiliser l’exploitation. Sans nourriture à disposition, les chauves-souris avaient faim. Elles sont donc revenues manger les dattes. Elles ont uriné le long des arbres, l’urine est tombée sur les porcs, lesquels sont tombés malades. Ensuite, les hommes ont eux aussi attrapé la maladie. Il n’existe aujourd’hui aucun vaccin, ni traitement spécifique, alors que ce virus Nipah est considéré comme un risque majeur par l’OMS ».
Un autre facteur ? La proximité avec la faune sauvage, mais aussi le commerce illégal de celle-ci, qui représente le troisième marché le plus rentable à l’échelle internationale, après les armes et la drogue. « On trouve même, dans l’Eurostar entre Bruxelles et Paris, de la viande de brousse contaminée par des virus de fièvre hémorragique, comme Marburg ». Un ensemble de facteurs assorti d’échanges internationaux en augmentation.
Les maladies chez nous et aux portes de notre territoire
Afin de dresser un panorama des risques sanitaires, Éric Cardinale est revenu sur la fièvre catarrhale ovine. Si notre pays a fait l’objet d’une campagne de vaccination, il existe 36 sérotypes pour la FCO et 8 en MHE, la maladie hémorragique épizootique. Là encore, nous ne sommes pas à l’abri

DNC : un tiers des animaux asymtomatiques
Toujours dans ce panorama, citons Newcastle qui, selon l’expert, signe un retour « en fanfare ». Ou encore la peste porcine africaine, à l’est de nos frontières.
Impossible de citer ces maladies sans s’attarder sur la dermatose nodulaire contagieuse. Fièvre, lésions cutanées, forte baisse de la production laitière, écoulements oculaires et nasaux précoces font partie des symptômes. Néanmoins, un tiers des animaux présente une forme subaiguë, avec juste des nodules sur le trayon, et la même proportion d’entre eux peut être asymptomatique, rien ne laisse alors deviner le danger. « Ce n’est pas toujours aisé, même avec une PCR sur le sang, de mettre en évidence la présence du virus. C’est un véritable problème, d’autant que le virus peut être persistant dans le milieu extérieur. Il survit au froid, même à la congélation. En revanche, il est très facilement détruit par tous les désinfectants usuels ». L’expert complète : « La maladie se déclare chez des animaux sensibles, naïfs d’un point de vue immunitaire, avec des vecteurs pour la transmission, et des mouvements non contrôlés, comme cela s’est produit en Savoie avec une introduction illégale ».
Dans l’Hexagone, des campagnes de vaccination ont été mises en place. Toutefois, le risque est bel et bien là avec 9 foyers en Sardaigne depuis le 14 avril. Une seconde campagne de vaccination a été décidée au sein des zones concernées.
« L’élevage : première ligne de défense »
La crise de la DNC l’a encore prouvé : il y a un réel besoin d’anticipation avec, notamment, des collaborations internationales, et au sein des pays, des outils de diagnostic et d’analyse, des réponses thérapeutiques et préventives, comme les vaccins, ou encore des laboratoires armés. La surveillance et le dépistage proactifs doivent aussi être améliorés, avec les données du tank à lait pour la filière laitière, par exemple. Des analyses régulières, avec des tests PCR de masse pour détecter des pathogènes émergents, font partie des solutions. En outre, toujours pour réagir le plus tôt possible, une surveillance syndromique doit se développer pour monitorer les chutes de production soudaines, l’idée étant de réagir aux premiers signaux d’alerte avant l’apparition de symptômes cliniques visibles. « Cela signifie des gens formés, capables de détecter telle ou telle nouvelle maladie auxquelles les vétérinaires et les éleveurs ne sont pas habitués. C’est vraiment essentiel ».
Bien sûr, la biosécurité reste un pilier. « Le mouvement des personnes et des véhicules est le premier facteur de risque dans les fermes laitières ». Il y a lieu de contrôler les flux, notamment par un strict encadrement des visites, et de gérer les effluents avec la sécurisation du stockage et l’épandage des lisiers et fumiers. Il faut aussi, autant que possible, limiter les contacts avec la faune sauvage, protéger les zones de stockage d’aliments et éviter les contaminations par les déjections d’oiseaux et de rongeurs. « Clairement, l’élevage est la première ligne de défense. La meilleure protection, c’est de ne pas importer de danger. C’est le principe de précaution commerciale : prioriser les circuits fermés ou l’approvisionnement local sécurisé, et réinterroger la nécessité de certains flux, en particulier dans des périodes où des maladies infectieuses circulent dans une zone donnée », ajoute le vétérinaire. L’éleveur doit ainsi se poser la question : « Est-ce que je prends un risque pour mon élevage, et dans quelles conditions est-ce que j’importe ? »

Faire preuve de transparence en cas de suspicion
Enfin, en cas d’incursion d’une maladie émergente sur notre territoire, la réponse doit être collective et nationale, avec d’abord une détection rapide, puis la remontée immédiate de ce qui se passe sur le terrain vers le réseau de surveillance, vers l’Arsia et vers les vétérinaires praticiens. Puis, la mise en place du zonage avec les pouvoirs publics doit être assurée, de même qu’une stratégie vaccinale d’urgence avec l’accès aux vaccins lorsqu’ils sont disponibles.
La solidarité entre les éleveurs constitue une autre clé de solution. Le respect scrupuleux des interdictions de rassemblement, qu’il s’agisse de concours ou de marchés, et la transparence totale sur les suspicions ne doivent pas être laissés pour compte si l’on veut éviter qu’une petite étincelle ne devienne, finalement, un feu de forêt.





