Foire de Libramont : le pari d’une agriculture qui regarde 100 ans devant elle
Il est des anniversaires qui invitent à regarder derrière soi. Celui que célèbre cette année la Foire de Libramont choisit résolument l’inverse. Si son centenaire offre l’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis les premiers concours de chevaux de trait ardennais organisés en 1926, il sert surtout à interroger l’avenir d’une agriculture confrontée à des défis sans précédent : changement climatique, renouvellement des générations, volatilité des marchés, souveraineté alimentaire ou encore transmission des exploitations.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la 90e Foire de Libramont. Derrière un programme particulièrement dense, les organisateurs ont fait de la relève le véritable fil conducteur de cette édition. Plus qu’une simple transmission des exploitations ou des savoir-faire, c’est l’avenir même du monde rural qui est en question : comment donner envie à une nouvelle génération de reprendre le flambeau, alors que les métiers agricoles connaissent une profonde mutation sous l’effet des innovations technologiques, des attentes sociétales et des exigences environnementales ?
Cette interrogation traverse toute l’histoire de Libramont. Lorsque quelques éleveurs de chevaux de trait ardennais créent leur union professionnelle en 1926, leur ambition est de préserver une race emblématique et de promouvoir un outil de travail indispensable à l’agriculture de l’époque. Personne n’imagine alors que le premier concours, organisé en 1927 et réunissant une centaine de chevaux, donnera naissance à la plus grande foire agricole de plein air d’Europe. Au fil des décennies, Libramont accompagne les grandes évolutions du secteur, de la mécanisation au développement de la recherche, jusqu’à devenir bien davantage qu’un rendez-vous professionnel : un lieu où se rencontrent agriculteurs, forestiers, chercheurs, entreprises, responsables politiques et acteurs de la société civile pour réfléchir ensemble aux grandes transitions agricoles.
Cette vocation s’est encore affirmée avec l’évolution de Libramont Coopéralia en société coopérative à finalité sociale, ouvrant sa gouvernance à l’ensemble de ses parties prenantes. La singularité de la foire ne réside plus seulement dans son statut de plus grande manifestation agricole de plein air d’Europe, mais dans sa capacité à rassembler, chaque été, tous ceux qui participent à l’avenir de l’agriculture wallonne et belge. À l’heure où le monde agricole cherche de nouveaux repères, le centenaire de Libramont ne se limite donc pas à célébrer un siècle d’histoire. Il marque surtout la volonté de préparer le suivant.
« Cultive ton flow » : parler aux jeunes pour préparer la relève
À première vue, le thème retenu pour cette 90e édition surprend. Dans un univers volontiers attaché à ses traditions, l’expression « Cultive ton flow » semble empruntée davantage aux réseaux sociaux qu’aux exploitations agricoles. Jean-François Piérard reconnaît volontiers que les plus jeunes en saisissent immédiatement le sens, tandis que leurs aînés demandent parfois quelques explications. Ce choix n’a pourtant rien d’un simple exercice de communication. Dans la culture musicale, le « flow » désigne une manière d’affirmer sa personnalité, de trouver sa voix. En associant ce terme au verbe « cultiver », Libramont invite les jeunes à trouver leur place dans les métiers de l’agriculture et de la forêt. Plus profondément, le slogan traduit une préoccupation devenue centrale : celle du renouvellement des générations.
Le constat dressé par les organisateurs est sans détour. Les départs à la retraite se multiplient, les exploitations disparaissent ou s’agrandissent faute de repreneurs, tandis que les établissements d’enseignement agricole peinent à attirer suffisamment d’étudiants. La question dépasse désormais le seul cadre économique. Elle touche à la capacité même de la société à assurer son alimentation et à maintenir des territoires ruraux vivants. Qui reprendra les exploitations ? Qui entretiendra les paysages ? Qui poursuivra les savoir-faire accumulés depuis plusieurs générations ?

Cette inquiétude explique la création, cette année, d’un nouveau pôle consacré à l’enseignement, à la formation et aux métiers. Imaginé à la demande des universités, des hautes écoles et du Cercle agricole, il réunira les établissements de formation, les organismes professionnels et les entreprises afin de présenter la diversité des débouchés offerts par les filières agricoles et forestières. Car, rappellent les enseignants, le secteur souffre moins d’un manque d’emplois que d’un déficit d’image. Beaucoup de jeunes ignorent aujourd’hui la variété des métiers qu’il propose, depuis la bio-ingénierie jusqu’à l’agriculture de précision, en passant par le numérique, la robotique, les sciences vétérinaires ou la gestion forestière.
Pour susciter la curiosité, Libramont mise sur une approche plus interactive qu’auparavant. Un Escape Game, des rencontres entre étudiants et professionnels ainsi qu’une politique tarifaire destinée à encourager la venue des jeunes compléteront ce dispositif. Derrière ces initiatives se dessine une même ambition : montrer que les métiers agricoles ne relèvent plus seulement de la tradition, mais qu’ils figurent désormais parmi les professions les plus innovantes, au croisement des sciences, du numérique, de l’environnement et de l’entrepreneuriat.
En choisissant de parler le langage de la jeunesse, Libramont ne cherche finalement pas à suivre une mode. La foire reconnaît que le dialogue entre le monde agricole et la société doit lui aussi se renouveler. « Cultive ton flow » ne s’adresse donc pas uniquement aux futurs agriculteurs ; il rappelle que l’avenir des campagnes dépendra tout autant de la capacité des jeunes à s’y projeter que de celle du secteur à leur donner envie de le rejoindre.
Une foire qui accompagne les grandes transitions agricoles
Si la jeunesse constitue le fil rouge de cette édition, elle n’en est pas l’unique sujet. En filigrane des conférences, des démonstrations et des rencontres professionnelles apparaît une autre ambition : accompagner les profondes mutations qui traversent aujourd’hui l’agriculture et la forêt. À mesure que les crises climatiques, économiques ou géopolitiques se succèdent, Libramont entend affirmer sa vocation de lieu de réflexion autant que de démonstration, convaincue que les solutions ne pourront émerger qu’en croisant les regards des producteurs, des chercheurs, des entreprises, des pouvoirs publics et de la société civile.
Longtemps, les grandes foires agricoles furent avant tout des vitrines commerciales où l’on venait découvrir les dernières générations de machines, comparer les performances des élevages ou conclure des affaires. Ces dimensions demeurent naturellement essentielles, mais elles ne suffisent plus à répondre aux attentes d’un secteur confronté à des enjeux qui dépassent largement la seule technique. Les débats consacrés à la Pac, au changement climatique, à la santé des sols, à l’innovation numérique, au bien-être animal ou à la souveraineté alimentaire occupent désormais une place aussi importante que les démonstrations de matériel. Libramont s’affirme ainsi comme un espace où l’agriculture prend le temps de réfléchir à son avenir autant qu’à son présent.
Cette volonté se traduit également par les évolutions engagées sur le site même de la foire. À l’occasion de son centenaire, Libramont Coopéralia a entrepris de transformer ses infrastructures afin qu’elles deviennent, toute l’année, une vitrine des pratiques agricoles qu’elle souhaite promouvoir. Un vaste verger, pensé pour accompagner les 100 prochaines années de la coopérative, côtoie désormais un vignoble expérimental, une houblonnière, une serre maraîchère et des haies diversifiées. Bien plus que des aménagements paysagers, ces installations constituent des supports pédagogiques illustrant la diversification des productions, les principes de l’agroécologie et la place croissante accordée à la biodiversité dans les systèmes agricoles contemporains.
Cette recherche de cohérence s’étend désormais à l’ensemble de l’organisation de la foire, jusque dans sa politique d’approvisionnement. Fidèle à son engagement en faveur des circuits courts, Libramont Coopéralia a renforcé cette année ses critères de sélection afin de privilégier des produits dont l’origine et la traçabilité répondent pleinement à ses valeurs. En partenariat avec le Collège des Producteurs, l’Apaq-w ainsi qu’avec les labels Prix Juste, Pure Local et Table de Terroir, elle entend faire de chaque consommation réalisée sur le site un soutien concret aux filières agricoles régionales. Cette démarche se traduit notamment par une attention particulière portée aux brasseries utilisant des céréales produites localement, mais aussi par une offre de restauration valorisant largement les producteurs wallons. Au-delà de l’événement lui-même, Libramont affirme ainsi sa volonté de mettre en pratique, dans son propre fonctionnement, les principes qu’elle défend tout au long de l’année.
Le choix d’avoir recours au financement participatif pour soutenir ces projets traduit lui aussi une évolution des mentalités. En proposant aux citoyens de parrainer symboliquement un arbre ou une plantation, Libramont cherche à renforcer le lien entre le monde agricole et le grand public. Une manière de rappeler que les transitions en cours ne concernent pas seulement les producteurs, mais l’ensemble de la société. Cette même volonté d’associer les agriculteurs à la réflexion inspire la Grande Consultation agricole, l’une des initiatives majeures du centenaire. Menée en partenariat avec The Shift Project, fondé par Jean-Marc Jancovici, elle ambitionne de recueillir, à l’échelle de toute la Belgique, la parole des professionnels confrontés aux mutations de leur métier. Adaptation au changement climatique, évolution des marchés, renouvellement des générations, contraintes réglementaires ou avenir de la Pac figurent parmi les thèmes abordés. L’objectif n’est pas de produire une enquête supplémentaire, mais de faire émerger une photographie fidèle des attentes du terrain afin d’alimenter les réflexions qui accompagneront les futures politiques agricoles européennes.

Cette volonté d’accompagner les mutations du secteur se traduit également par une attention particulière portée à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Avec « Scale Me Up Agro », Libramont entend offrir une véritable vitrine aux jeunes entreprises qui développent des solutions répondant aux grands défis de l’agriculture contemporaine. Start-up, porteurs de projets et entreprises innovantes y présenteront des technologies et des services destinés à améliorer la performance des exploitations, à renforcer leur résilience face aux changements climatiques ou encore à accélérer leur transition numérique et environnementale. En créant un espace de rencontre entre innovateurs, agriculteurs, investisseurs et partenaires potentiels, la foire confirme sa volonté de dépasser son rôle traditionnel de lieu d’exposition pour devenir un accélérateur d’initiatives au service de l’agriculture de demain.
Les femmes au cœur du renouvellement agricole
Cette édition 2026 entend également mettre en lumière une évolution de fond qui transforme progressivement le visage de l’agriculture : la place grandissante des femmes dans les exploitations. À l’occasion de l’Année internationale de l’agricultrice, Libramont a choisi d’inscrire cette thématique au cœur de sa programmation, convaincue qu’elle constitue l’un des moteurs du renouvellement du secteur.
Aujourd’hui, près d’un tiers des personnes actives dans l’agriculture sont des femmes, une proportion qui ne cesse de progresser. Pourtant, leur rôle demeure souvent moins visible que leur contribution réelle. Les organisateurs ont donc souhaité dépasser la simple célébration symbolique en donnant largement la parole à des agricultrices venues témoigner de leurs parcours, de leurs responsabilités et de leur engagement dans l’innovation, la diversification des exploitations ou la communication avec le grand public. La campagne de cette édition reflète d’ailleurs ce choix, en accordant une place inédite aux visages féminins.
Cette volonté de mettre en lumière les nouvelles générations se retrouve également dans les concours organisés à Libramont. Le concours de l’Agricultrice de l’année poursuit son objectif de mieux faire connaître la place désormais essentielle des femmes dans les exploitations et de valoriser des parcours qui participent au renouvellement du secteur. À ses côtés, le concours des Agriculteurs de Valeurs, créé il y a 16 ans pour distinguer des femmes et des hommes incarnant l’excellence agricole au travers des dimensions économiques, environnementales et sociales de leur métier, devient cette année « Jeunes Agriculteurs de Valeurs ». En cohérence avec le thème « Cultive ton flow », les candidats sélectionnés ont tous moins de 40 ans. Au-delà de leurs performances techniques, le jury distingue des parcours conciliant innovation, viabilité économique, respect du vivant et engagement territorial. Les quatre lauréats 2026, issus de l’aquaculture, de l’agriculture biologique, de l’aviculture et de la production laitière, illustrent la diversité des modèles qui façonnent aujourd’hui l’agriculture wallonne. Plus qu’un palmarès, ces distinctions entendent faire émerger des femmes et des hommes capables d’incarner une agriculture en pleine évolution et d’en devenir les ambassadeurs auprès du grand public.
Au fond, le centenaire de Libramont Coopéralia ne constitue pas seulement une célébration. Il marque une étape dans l’histoire d’une institution qui choisit de regarder devant elle plutôt que de se satisfaire du chemin parcouru. En faisant de cette édition un espace de réflexion sur la transmission, l’innovation, l’entrepreneuriat, la place des femmes ou encore le renouvellement des générations, Libramont rappelle que l’agriculture ne prépare pas seulement les prochaines récoltes : elle prépare aussi son prochain siècle.





