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Courrier des lecteurs : La Foire aux rêves

Le soleil de juillet plombe l’allée centrale de la Foire de Libramont où déambulent un jeune couple et leurs deux enfants. Que sont-ils venus chercher en ces lieux animés, bondés, éblouissants de couleurs rutilantes ? Des découvertes ? Des rencontres ? Des plaisirs ? La Foire vend-elle du rêve ?

Temps de lecture : 5 min

Elle : élancée et gracile, visage poupin et boucles blondes.

Lui : plus petit et trapu, barbe poivre et sel de trois jours, cheveux gris fer.

Bébé rieur : jambes et bras dodus, yeux myosotis et comique petit chapeau de lutin. Elle gigote dans sa poussette protégée d’un parasol.

Bambin râleur : petit caïd, regard buté. Il cherche à arracher sa main de celle de son papa, lequel refuse de le lâcher.

– On va voir les moutons, Maman ? Vous m’avez promis ! Je préférais les alpagas et les poussins, moi ! À la Ferme Enchantée. Pourquoi on n’est pas restés là ?

Ici, il n’y a que des tracteurs et des grosses machines !

– Regarde-moi cette moissonneuse-batteuse, Léo ! C’est ça, le progrès !

Et cette désileuse-distributrice ! Viens voir avec moi !

Du haut de ses 5 ans, Léo se sent minuscule, écrasé par les monstres de métal vert et jaune que lui désigne son père. En réalité, il a une peur bleue de ces engins monstrueux prêts à avaler la moitié de la Belgique pour leur quatre-heures. Ses rêves à lui ne vibrent pas au rythme rageur des moteurs. Il préfère plutôt murmurer à l’oreille des bêtes, loin du fracas des haut-parleurs, de l’odeur écœurante des bars à bière et des baraques à frites industrielles. Ses petits pieds commencent à racler le bitume. Sa maman le prend dans ses bras.

– Allez, viens Léo ! On va chercher l’Espace Bébé. Avant d’aller voir les moutons, je dois allaiter Iris ! OK, mon grand ? Et toi, Luca, tu restes ici ?

– J’ai vu notre marchand de machines. Il m’a invité d’aller boire un verre. Je vous rejoins. Ne l’enferme pas dans tes jupes, ce gamin : tu en feras une fillette !

Après bien des détours, la jeune dame et ses deux enfants trouvent enfin un stand dédié aux mamans et aux bébés. Léo s’ennuie, mais il aime bien sa petite sœur Iris, et surtout sa maman. Celle-ci, ô surprise, tombe nez à nez avec une ancienne collègue, venue changer son petit garçon de 10 mois. C’est aussi ça, la magie de Libramont : retrouver au hasard des rencontres des personnes perdues de vue !

– Eh bien dis donc, ma poulette ! Depuis le temps ! Quels beaux enfants tu as ! Tu es toute fine : on ne dirait jamais que tu as eu des bébés. Et tu le nourris encore, ce gros lardon ?

– Bien évidemment ! Je veux le meilleur pour Iris !

– Tu n’as pas changé, Irène, depuis 7 ans qu’on ne s’est vues… Toujours mariée à ton agriculteur ?

– Ben oui, toujours mariée. Et toi ? Toujours avec ton routier ?

– T’es folle ! Je l’ai lourdé, ce con ! J’en suis à mon…, attends, à mon quatrième mec.

– Le père de ton gamin ?

– Euh non… Mais qui s’en soucie ? Pas moi, en tout cas !

– Et ton bodycount ? Tu en es à combien ?

– Bah… Je sais pas, moi ? 35 ? 40 ? 50 ? J’ai arrêté de compter…

Et toi ? Moins de 10, je parie.

– UN !

– Quoi ? Un seul ? T’es Sainte-Agnès, ou quoi ? Jeanne d’Arc ? Sans déconner ?

Allez, parle-moi de toi ! Tu n’as pas fait le concours de l’Agricultrice de l’Année ? Avec ta silhouette affolante et ton intelligence, tu aurais gagné à coup sûr !

– Ce n’est pas un concours de Miss ! Tu me connais, je suis une plante qui pousse à l’ombre, et je déteste la lumière.

Et puis, je n’ai pas du tout le profil : je ne fais pas partie de l’UAW ou d’un syndicat agricole. Je ne fabrique pas des yaourts, des fromages ou de la glace. Je ne vends pas des œufs de mon poulailler ou des légumes de mon jardin bio. Je ne rentre pas dans le moule des fermières modernes « qui prennent leur destin en main » et sont ainsi nominées.

– Ah bon ? Tu es une fermière comment, alors ?

– Comme ma maman…

– Une Tradwife ! Qui vit à l’ombre de son seigneur et maître, lequel lui fait plein d’enfants et l’oblige à s’occuper de ses mouflets pendant qu’il va boire des bières dans les stands. Tu trais les vaches matin et soir, je parie !

– Pas du tout ! Je vais très peu dans les étables. Luca travaille avec son père. Je gère notre ménage, mes enfants, la comptabilité, l’informatique, tout ce qui touche à l’administratif.

– Tu n’as rien à dire, quoi…

– Justement, c’est tout le contraire ! Quand vient un marchand, un banquier ou un représentant commercial, Luca les envoie près de moi et leur dit le plus sérieusement du monde : « Irène, c’est la reine. C’est elle qui gère tout. Je suis son ouvrier, c’est tout. »

– Tu te vantes, là ! Et tes gosses, ils feront la ferme avec vous ? Le slogan de la Foire est « Cultive ton Flow », j’ai lu, pour faire la promotion de la jeunesse. Tu vois, je m’instruis, et je m’intéresse à autre chose qu’au sexe…

– La jeunesse ? Tu n’as pas lu sur une pancarte : « Petits, on en rêve ; adultes on en crève ! ».

Mon petit Léo ne rêve pas du métier de son père, mais d’une autre agriculture.

– Mince ! T’es toi-même toujours autant dans tes rêveries… Ça a été vraiment chouette, de te revoir, Irène !

Allez, bye, ma poule ! À l’occasion, on se voit pour un barbecue, ou une petite sortie entre filles ? Il est grand temps que tu améliores ton bodycount, sapristi ! Non mais, sans blague !

Le petit Léo a suivi la conversation des deux femmes sans rien y comprendre, mais il s’est réjoui de voir les yeux de sa maman pétiller d’amusement. La jeune dame change le lange de son bébé et le trio part à la recherche de Luca.

– Quelle chance on a, Léo, d’avoir un papa comme lui, affectueux et toujours à la maison !

– Oui, mais c’est dommage qu’il n’aime pas les alpagas, ni les moutons, ni les lapins. Seulement les vaches et les tracteurs.

– Oui, dommage… Il ne voit pas assez le côté magique de l’agriculture, comme nous deux mon Léo.

– Comme nous trois, avec Iris.

– Tu as raison ! Allons chercher Papa, et rentrons vite à la maison, ou retournons à la Ferme Enchantée. Sur la grande foire, on ne sert que de la bière, des frites et des hamburgers au milieu des ferrailles sur roues. On vend trop peu de rêves…

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