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Courrier des lecteurs : dans les cendres

Vendredi, aux alentours de 16 h, une touriste me fait remarquer dans la cour de ma ferme qu’une colonne de nuages se dresse à l’horizon. C’est vrai qu’il est particulier ce nuage, à la forme d’un champignon géant qui se dresse dans le ciel bleu azur. Quelques jours plus tard, j’apprendrai qu’il s’agissait d’un pyrocumulus.

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Ce nuage évolue assez vite, si vite qu’en fait on est en train de prendre conscience avec stupeur qu’il s’agit en réalité d’un incendie. Bien que je ne voie pas les flammes, j’ai l’impression qu’il est à quelques kilomètres de nous, tout au plus. Avant d’appeler le 112, je décide de contacter mon voisin, lui aussi agriculteur, pour avoir son analyse visuelle. Peut-être que depuis sa ferme, il voit mieux que moi ce qui se passe un peu plus au loin. N’y voyant rien de son côté, trois minutes plus tard, il arrive dans ma cour en tracteur avec la bouleuse encore attachée à l’arrière.

« C’est un feu, ça c’est certain, ça ne fait aucun doute ! Mais d’où ? ». Apparemment, il y aurait eu incendie à Vielsalm plus tôt dans l’après-midi mais, aux dernières nouvelles, il était déjà éteint. Du côté de Bastogne, il y a aussi eu un incendie, mais ce n’est pas la direction de celui-ci. Enfin, deux heures plus tôt, on a appris qu’il y avait un début d’incendie dans les Hautes Fagnes, mais il nous semble trop loin et trop petit par rapport à cette impressionnante colonne qui ne cesse de s’élargir au fur et à mesure que l’on tente de trouver son origine.

On finit par appeler le 112 qui nous demande de signaler notre position, la nationale 68 sur le tronçon de la commune de Gouvy. On explique qu’on a vraiment la sensation que le feu se situe à quelques kilomètres de vol d’oiseaux mais l’opératrice est formelle, il s’agit bel et bien de l’incendie des Hautes Fagnes. « Mais ils n’ont pas un hélico qui pourrait venir vérifier quand même ? », que je lance à quelques cm du téléphone. La conversation se termine ainsi. Ce seraient les Hautes Fagnes.

Après le 112, le frère de mon voisin que l’on avait aussi essayé de contacter, nous rappelle. Lui aussi a vu cette colonne de fumée. Il est allé jusqu’à Commanster et, du plateau de ce village voisin, il a pu ainsi voir que l’incendie venait de là-bas. Deux sources d’info qui se rejoignent, l’info était bonne. Sur ce, puisque pas d’incendie à proximité immédiate, nous nous sommes quittés le regard alerte sur cette menace de là-bas, qui pourrait très bien naître ici aussi. Sur mon téléphone, je vois déjà 80 ha brûlés. «  Titcheu !  »

Le lendemain matin, je soigne mes animaux avec une étrange sensation. Le soleil est « orange », on dirait les couleurs d’un coucher de soleil à 9 h du matin. Mais, le ciel reste relativement bleu et plus le soleil prend de la hauteur, plus il reprend ses lumières habituelles, dans une ambiance lourde et humide. Suffocante. On nous a annoncé une pluie diluvienne, elle nous frôle de quelques centaines de mètres. Depuis le mois de juin, les précipitations sont tranchées au couteau. Il y en a très peu, pour très peu de monde. Tandis qu’on termine la soirée dans la poussière, les animaux restent à l’ombre et se nourrissent des fourrages d’hiver que l’on place déjà dans le champ où tout est désormais brûlé. Le soir, je regarde à nouveau les actualités et on est à plus de 2.000 ha partis en fumée. Tient, en parlant d’elle, une odeur âcre commence à se faire ressentir. Par prévention, on ferme les fenêtres de la maison.

Le lendemain matin, c’est un brouillard gris cendré que je découvre derrière les rideaux. Je n’arrive même pas à dire où se trouve le soleil tellement la couche de cendres dans l’air et la fumée est épaisse. Le vent ne se lève pas et dès l’ouverture de ma porte d’entrée, je jure en expirant : «  Pouah ! Que ça pue !  ».

Je commence mon travail mais mes bronches me piquent au bout d’une heure. Il me reste quelques masques d’il y a six ans. Je m’empresse d’aller faire le tour de mes prairies, vérifier mes animaux. D’habitude, ils profitent de la fraîcheur relative du matin pour se promener d’un coin de la prairie vers l’autre, mais ce matin, ils sont tous abattus. Ils ont respiré cet air vicié depuis la veille au soir. J’ai vraiment mal au cœur. Que faire pour eux ? Une de mes vaches semble vraiment fatiguée. Après quatre heures de travail, la situation reste inchangée. Lorsque je rentre chez moi, mes vêtements sont infestés de cette odeur. Je m’interroge, je regarde les prévisions météorologiques toutes les demi-heures.

Les badauds des réseaux sociaux m’invectivent des ordres : rentrer les bêtes dans les bâtiments ! Ça n’a pas de sens puisque l’air y est le même qu’à l’extérieur. Changer les bêtes de prairie ? La fumée recouvre toute la province du Luxembourg, on n’a clairement nulle part où aller dans la limite du réalisable.

Sur mon application des prévisions météorologique, on nous promet que, cette fois-ci, on sera réellement servis en pluie. Il faut juste attendre, prendre son mal en patience. Fin de journée, le vent se lève et emporte une grande partie de cette fumée qu’on ne veut plus revoir. On redistingue nettement tout ce qui se trouve au-delà de 100 m. Les bêtes aussi respirent et enfin, la pluie vient mettre fin à cet été bien trop sévère qui nous a mis à rude épreuve.

À cause de ces canicules qui n’ont cessé de s’enchaîner, nous avons perdu un ami, des animaux, des terres. Heureusement que la Terre tourne, bienvenue à l’automne, la saison de ce doux été indien qui nous fera du bien.

Valérie Neysen

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