Des couverts d’interculture au cœur des enjeux agronomiques et climatiques
À l’approche de la période d’implantation des couverts végétaux, il est essentiel d’anticiper leur mise en place. Souvent perçus comme une obligation, les couverts d’interculture sont en réalité un levier agronomique et climatique majeur à condition d’être bien maîtrisés. Des essais menés en ferme montrent qu’il existe encore des marges d’amélioration, mais aussi des pistes concrètes pour gagner en performance.

Le projet européen ClieNFarms (2021 – 2025) visait à réduire l’empreinte carbone d’une diversité de systèmes agricoles. En Wallonie, le Cra-w a accompagné un groupe de neuf agriculteurs situés en Hesbaye et au Condroz, principalement en grandes cultures, engagés dans une démarche de réduction du travail du sol et membres du groupe Scam-ACS.
Dans ce contexte, les couverts d’interculture se sont imposés comme une pratique clé à optimiser. Bien que déjà largement utilisés, leur réussite reste variable. Les échanges entre agriculteurs ont mis en évidence des questions concrètes : comment améliorer la biomasse produite ? quelles restitutions azotées en attendre ? quels leviers techniques mobiliser ?
Les couverts contribuent à protéger les sols, stimuler l’activité biologique et recycler les éléments nutritifs, tout en limitant les pertes d’azote et en favorisant le stockage de carbone. Mieux les maîtriser représente donc un enjeu à la fois agronomique et climatique.
Des essais pour comprendre la variabilité des performances offertes par les couverts
Des essais ont été menés sur deux campagnes (2023 et 2024) au sein des fermes du groupe, en testant différentes conduites des couverts : composition des mélanges, techniques d’implantation et fertilisation. Les situations étudiées concernaient principalement des couverts implantés après céréales d’hiver (froment, escourgeon, avoine) et avant cultures de printemps, notamment betterave, pomme de terre et chicorée.
Afin d’objectiver leurs performances, plusieurs indicateurs ont été suivis avec les agriculteurs sur leurs parcelles : levée, biomasse à maturité, reliquats azotés, pression limaces. La méthode Merci a été mobilisée pour estimer les restitutions en azote des couverts. Les résultats obtenus ont été discutés collectivement avec le groupe, permettant d’identifier les principaux freins et de dégager des pistes d’amélioration concrètes.
La biomasse produite s’est révélée très variable selon les situations, avec une médiane de 1,4 t MS/ha en 2023 (de 0,23 à 5,37 t MS/ha) et 2,3 t MS/ha en 2024 (de 0,77 à 3,73 t MS/ha). La date de semis joue un rôle important, mais n’explique qu’une partie de cette variabilité. D’autres facteurs interviennent fortement, comme la composition du mélange, la qualité d’implantation, les conditions à la levée ou encore la gestion des résidus.
Dans les conditions rencontrées, en particulier après céréales d’hiver récoltées tardivement, l’atteinte de biomasses élevées reste un défi. Les agriculteurs ont ainsi retenu un objectif réaliste de 3 t MS/ha, cohérent avec les contraintes pédoclimatiques et les rotations.
Malgré cette variabilité, même des niveaux de biomasse intermédiaires permettent déjà d’assurer des fonctions importantes, notamment en termes de recyclage des éléments nutritifs et de protection du sol.
Réussir son couvert, de la récolte à la levée
Les essais ont montré que la réussite d’un couvert se prépare dès la récolte de la culture précédente et se joue dans les premières semaines d’implantation.
Un premier levier important concerne le réglage de la moissonneuse-batteuse. Des pertes de grains à la récolte favorisent les repousses de céréales, qui peuvent concurrencer le couvert, tandis qu’une mauvaise répartition des pailles et menues pailles complique l’implantation et crée des conditions favorables aux limaces. Au sein du groupe, des améliorations nettes ont été observées entre 2023 et 2024 grâce à un meilleur réglage et à une attention accrue portée à ces points.
C’est également dès cette phase qu’il est pertinent d’observer et d’anticiper la pression potentiellement exercée par les limaces, en particulier en conditions humides. Le piégeage réalisé avant semis a mis en évidence une forte variabilité entre parcelles, allant de 0 à plus de 20 limaces/m². Lorsque les niveaux dépassent environ 10 limaces/m², une adaptation de l’itinéraire technique (déchaumage, espèces moins attractives, protection) s’avère souvent nécessaire. Le piégeage peut être réalisé simplement à l’aide de pièges (plaques ou cartons humidifiés), permettant d’objectiver le risque avant implantation.
Comme pour une culture principale, la qualité des semences constitue un autre levier essentiel, parfois sous-estimé. Les essais ont mis en évidence des difficultés de levée liées à des lots de semences hétérogènes ou mal conservés. Il est donc important de vérifier la conformité de la marchandise (espèce, variété), les conditions de stockage et, en cas de doute, de réaliser un test de germination avant semis (des tests de germination réalisés suite à des levées décevantes, ont révélé des taux inférieurs à 30 % pour certaines espèces).

Le choix du mode d’implantation doit ensuite être adapté aux conditions de la parcelle. Le semis direct, souvent réalisé avec un semoir à dents ou à disques, permet de limiter le travail du sol, mais nécessite de bonnes conditions initiales : structure de sol correcte, surface nivelée et gestion des résidus. À l’inverse, le semis après préparation du sol (rotative-semoir) sécurise davantage l’implantation, au prix d’un travail du sol plus important et d’une consommation de carburant plus élevée. Le semis à la volée combiné à un outil de décompaction constitue une alternative rapide (un seul passage), mais peut entraîner une implantation plus hétérogène.
Malgré ces contraintes, une levée imparfaite ne se traduit pas systématiquement par un échec. Dans plusieurs situations, les plantes présentes ont compensé une faible densité par leur développement, permettant d’atteindre une couverture et une biomasse satisfaisantes. Néanmoins, ces observations confirment que la réussite du couvert repose sur une maîtrise globale de l’implantation, depuis la gestion de la récolte jusqu’aux premières étapes de développement.
Les espèces et les mélanges à raisonner en fonction des objectifs
Le choix des espèces et des mélanges joue un rôle déterminant dans la réussite des couverts, en lien étroit avec la date de semis, la culture suivante et les objectifs recherchés (production de biomasse, restitution d’azote, facilité de destruction). Il apparaît également pertinent de raisonner le choix jusqu’à l’échelle variétale, certaines variétés étant plus précoces ou plus tardives, ce qui permet de mieux adapter le couvert aux conditions et aux objectifs.
Parmi les espèces testées, certaines se sont démarquées. Le niger s’est révélé très intéressant en semis précoce (août), avec une croissance rapide, une bonne production de biomasse et une forte sensibilité au gel, facilitant sa destruction. La phacélie, également très présente dans les mélanges, a montré une bonne adaptation aux conditions rencontrées, avec un compromis intéressant entre production de biomasse et rapport C/N.
Les légumineuses confirment leur intérêt pour la fixation d’azote et l’équilibre du couvert, mais leur réussite dépend fortement de la date de semis : implantées trop tard, elles peinent à se développer.

Les crucifères, quant à elles, sont efficaces pour capter l’azote du sol et produire rapidement de la biomasse. Elles nécessitent toutefois une certaine vigilance : elles peuvent devenir envahissantes, ne mycorhizent pas et présentent un rapport C/N qui peut augmenter rapidement. En semis précoce, il est donc préférable de privilégier des variétés tardives afin d’éviter une montée en graine trop rapide.

En semis plus tardif (mi à fin septembre), la moutarde blanche reste une option intéressante grâce à son faible coût et à sa facilité d’implantation. En revanche, en semis précoce (août), elle peut atteindre rapidement un stade avancé et présenter un rapport C/N élevé ; dans ce cas, des alternatives comme la moutarde brune ou d’Abyssinie sont à privilégier.
Pour les couverts implantés avant des cultures de printemps telles que betteraves ou chicorées, les espèces gélives et faciles à détruire sont généralement à favoriser.
Les résultats montrent également l’intérêt de raisonner les mélanges plutôt que les espèces seules. Si une augmentation du nombre d’espèces n’a pas permis d’augmenter systématiquement la biomasse, la diversité des mélanges améliore la résilience du couvert : d’une année à l’autre, les espèces les plus performantes varient selon les conditions. Les mélanges permettent ainsi de répartir les risques et d’assurer une plus grande régularité, tout en diversifiant les services rendus (structuration du sol, apport d’azote, biodiversité…).
Dans ce contexte, plusieurs associations se sont révélées particulièrement performantes au sein du groupe, notamment des combinaisons à base de phacélie, niger, trèfle d’Alexandrie et avoine brésilienne, ainsi que des mélanges plus simples comme phacélie – trèfle d’Alexandrie (variété Tabor), qui ne repousse plus après destruction. Implantés précocement (avant le 20 août), ces mélanges ont permis d’atteindre des biomasses proches de 4 t MS/ha dans les meilleures conditions.
Un couvert relais pour prolonger les bénéfices dans le temps
Dans certaines situations, notamment avant des cultures de printemps tardives, le recours au couvert relais s’est révélé pertinent. Ce type de mélange associe des espèces gélives, qui assurent une production rapide à l’automne, et des légumineuses non gélives, qui prennent le relais en sortie d’hiver.
Ce fonctionnement permet de maintenir une couverture du sol plus longue, en évitant les périodes de sol nu entre la destruction du couvert et l’implantation de la culture suivante (pomme de terre, maïs…). Il est particulièrement intéressant dans des sols sensibles, notamment limoneux et sujets à la battance.
Dans les essais du groupe, des espèces relais telles que le trèfle incarnat et la vesce velue ont été intégrées à un mélange de base composé d’avoine brésilienne, phacélie, niger et trèfle d’Alexandrie (espèces gélives). Implanté après froment, avant pomme de terre, et semé entre le 20 et le 25 août 2024, ce couvert a atteint environ 3 t MS/ha à l’automne. À la sortie de l’hiver (mi-mars), les espèces relais avaient repris leur développement, assurant un sol toujours bien couvert, avec une bonne structure, et une biomasse proche de 1 t MS/ha.
Ce type de couvert constitue donc un levier intéressant pour prolonger les bénéfices agronomiques dans le temps, notamment en termes de protection du sol et d’apport d’azote.
Il nécessite toutefois une gestion adaptée, en particulier au moment de la destruction, afin de ne pas compliquer l’implantation de la culture suivante (éviter une présence trop importante de végétation ou de résidus pouvant compromettre une bonne levée, voire entraîner une faim d’azote). Par ailleurs, lorsque les espèces gélives se développent rapidement et atteignent la maturité à l’automne, rouler le couvert peut être envisagé afin de faciliter leur destruction, limiter la montée en graine et favoriser le développement des espèces relais, notamment en l’absence de gel suffisant.
Azote, carbone et climat, les services sont multiples
Les couverts d’interculture jouent un rôle central dans la gestion de l’azote à l’échelle du système de culture. Ils permettent de capter l’azote disponible à l’automne et de limiter les pertes par lessivage durant l’hiver.

Les estimations réalisées avec la méthode Merci montrent que les couverts ont capté en médiane 42 kg N/ha en 2023 et 66 kg N/ha en 2024, dont environ 17 à 26 kg N/ha sont restitués à court terme. Ces ordres de grandeur ont permis à plusieurs agriculteurs d’ajuster leur fertilisation de printemps.
Toutefois, azote capté et azote restitué ne sont pas équivalents. Une partie de l’azote reste temporairement immobilisée dans le sol ou dans la biomasse microbienne. La restitution dépend également du rapport C/N du couvert : des couverts plus développés ou plus avancés en maturité tendent à restituer l’azote plus lentement.
Au-delà de l’azote, les couverts contribuent également au stockage de carbone dans les sols, avec des apports de carbone stable estimés entre 0,2 et 0,3 t/ha en médiane, principalement liés à la biomasse produite.
En intégrant l’ensemble des flux, le bilan climatique des couverts est globalement positif. Le stockage de carbone compense généralement les émissions de CO₂ liées aux opérations culturales (semis, destruction), mais aussi une partie des émissions de N₂O associées à la décomposition des couverts. Ces dernières peuvent varier selon les conditions, notamment en cas de sols humides ou de biomasses élevées.
À cela s’ajoutent des effets indirects importants : réduction des pertes d’azote, diminution potentielle des apports d’engrais de synthèse et amélioration du fonctionnement du sol.
Quel coût et quel retour économique pour les couverts ?
Au-delà des aspects agronomiques et environnementaux, la question du coût des couverts d’interculture reste centrale pour les agriculteurs. Les suivis réalisés dans le groupe montrent des coûts variables, généralement compris entre 150 et 200 €/ha tout compris, en fonction du mélange et de l’itinéraire technique.
Le poste principal est celui des semences, avec une médiane d’environ 80 €/ha, et des extrêmes allant de 30 à 130 €/ha selon les espèces choisies.
Ce niveau d’investissement souligne l’importance de bien raisonner le choix du mélange, la qualité des semences et la réussite de l’implantation, afin d’en maximiser les bénéfices. Une partie du coût peut être compensée par les restitutions d’azote – comprises entre 15 et 30 kg N/ha – prises en compte par plusieurs agriculteurs pour ajuster leur fertilisation. Ces valeurs correspondent aux résultats observés dans le groupe, mais elles montrent aussi un potentiel d’optimisation encore important en fonction des pratiques et des conditions.
Toutefois, l’intérêt économique des couverts ne se limite pas à cet effet direct. Ils contribuent également à améliorer la fertilité du sol, la structure, la gestion de l’eau et à limiter les pertes d’azote, autant de bénéfices, tant pour l’agriculteur que pour la société, encore difficiles à quantifier mais essentiels à l’échelle de la rotation.
Dans ce contexte, les couverts sont généralement perçus comme un investissement à moyen et long terme, dont la rentabilité repose sur la combinaison de plusieurs services agronomiques et environnementaux.
Un levier performant mais exigeant
Les travaux menés dans le cadre de ClieNFarms confirment que les couverts d’interculture constituent un levier majeur pour améliorer les performances agronomiques et climatiques des exploitations. Ils permettent de mieux gérer l’azote, de protéger les sols et de contribuer au stockage de carbone.
Toutefois, leur réussite reste fortement conditionnée par la maîtrise de plusieurs facteurs : qualité de l’implantation, gestion des résidus, choix des espèces, pression des limaces et adaptation aux conditions de l’année. Les résultats montrent également qu’il n’existe pas de solution unique, chaque situation nécessitant une approche adaptée.
Les échanges entre agriculteurs et l’expérimentation en conditions réelles ont permis d’identifier des leviers concrets d’amélioration, mais aussi de mieux comprendre la variabilité des résultats. Dans ce contexte, les démarches collectives apparaissent essentielles pour sécuriser les pratiques et progresser collectivement.
Les couverts d’interculture offrent ainsi un potentiel important, à condition de les raisonner comme une véritable culture à part entière, et non comme une simple obligation.
Une synthèse, disponible sous forme de fiches téléchargeables sur le site du Cra-w, présente les résultats obtenus ainsi que les mélanges de couverts les plus fréquemment testés et jugés pertinents au sein du groupe durant les deux années de suivi (2022-2023), sans prétendre à l’exhaustivité.
Cra-w





