Courrier des lecteurs : quelle est encore la place de l’agriculture en Wallonie?
Quand on parle de la place de l’agriculture et de son avenir en Belgique, et particulièrement en terre wallonne, on évoque généralement la disparition des fermes et les difficultés de la transmission intergénérationnelle.

Ce sont là des évolutions inquiétantes, bien sûr, et les statistiques sont bien connues. Mais elles masquent d’autres dynamiques qu’il convient de considérer pour appréhender ce que représente encore aujourd’hui le secteur agricole, notamment pour notre alimentation. Quelques indicateurs économiques illustrent à quel point l’agriculture belge, et plus encore wallonne, est devenue très marginale pour l’approvisionnement alimentaire des habitants du pays, et de manière générale, pour le secteur agroalimentaire.
Les leçons de « l’euro-alimentaire »
Dans une étude récente, deux économistes français ont calculé la répartition de la dépense de consommation de produits agroalimentaires en valeurs ajoutées induites dans les différentes branches et dans les importations. C’est ce qu’ils appellent l’« euro-alimentaire ». Sur 100 € de dépenses moyennes en biens alimentaires (en magasin ou dans l’horeca) au niveau national, combien d’euros reviennent aux agriculteurs, aux entreprises agroalimentaires, aux commerce et transport, aux autres services, aux importations, et aux taxes moins subventions, en termes de plus-value ? Autrement dit, cette analyse mesure la contribution de chaque maillon à la valeur finale des biens alimentaires de consommation. Le calcul est réalisé à partir principalement des tableaux entrées-sorties de l’économie et appliqué aux données de 2020. L’étude présente les résultats pour 20 pays européens, dont la Belgique.
Pour notre pays, sur 100 € dépensés en Belgique pour les biens finaux d’alimentations, la plus-value qui revient au secteur agricole, c’est-à-dire le revenu brut des facteurs terre et capital apportés par l’agriculteur, est de 2,1 €. Autrement dit, seuls un peu plus de 2 % des plus-values engendrées par la consommation finale d’aliments retournent dans les fermes ! C’est la valeur la plus faible de tous les pays étudiés. Si on se limite aux pays voisins, cette plus-value est de 3,0 € aux Pays-Bas, et de 7,3 € en France (l’Allemagne ne fait pas partie de l’étude).
L’industrie agroalimentaire ne s’en tire pas beaucoup mieux. La plus-value qui lui revient sur l’euro-alimentaire est de 5,1 %. Si l’on ajoute 1,9 % pour les autres industries, cela signifie que les maillons « productifs », ceux qui produisent les biens alimentaires dans notre pays, reçoivent moins de 10 % de la valeur créée par la chaîne alimentaire. C’est nettement moins que le commerce et le transport (23,9 %) et que le paiement des taxes (16,8 % si l’on déduit les subventions). Il y a encore d’autres services à rétribuer (8,4 %). Mais la destination de très loin la plus importante de notre euro-alimentaire est constituées des importations. Près de 42 % de la plus-value dégagée par la consommation alimentaire belge partent vers l’étranger, que ce soit en biens de consommation finale ou en consommations intermédiaires.
Le degré d’autonomie alimentaire de notre région
Ces différentes valeurs montrent essentiellement deux choses : la forte marginalisation économique de l’agriculture dans les filières agroalimentaires et notre dépendance des importations pour notre alimentation. L’évolution des importations et exportations de biens alimentaires par rapport à celle de la production agricole conduit à conclure que l’alimentation repose de plus en plus sur les produits d’origine étrangère. En 1970, les importations (en valeur) étaient encore assez faibles par rapport à la valeur de la production agricole nationale. Mais en 2025, ces importations sont devenues beaucoup plus importantes que la production (4 fois plus élevées). On observe la même chose pour les exportations agroalimentaires qui ont cru beaucoup plus rapidement que la production agricole
Au niveau de la Wallonie, la place de notre agriculture semble encore plus marginale. D’après les données des tableaux entrées-sorties interrégionaux de 2015, l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique a pu estimer le degré d’autonomie alimentaire de la région. Il ressort que 88 % de la consommation finale wallonne (ménages et entreprises), en valeur, est importée, dont une grande partie de la Flandre. En valeur, nous dépendons d’à peine 10 % des productions wallonnes pour nous alimenter. Par ailleurs, 84 % de la valeur de la production agro-alimentaire wallonne est exportée.
Rappelons aussi que l’agriculture et l’industrie agroalimentaire ne représentent que 2,8 % de la valeur ajoutée totale wallonne. Pour cette industrie, la plus large part des intrants (deux tiers du total) est importée de l’extérieur de l’économie wallonne. Non seulement pour la consommation finale mais aussi pour les biens et services intermédiaires, le secteur alimentaire wallon est très largement dépendant de l’extérieur pour satisfaire ses approvisionnements. De même, seule une faible part de la production du secteur est écoulée au sein de l’économie domestique : 26 % de la production totale. Ces estimations se fondent sur des données de 2015 et on peut faire facilement l’hypothèse que cette dépendance vis-à-vis de l’extérieur s’est encore accentuée depuis lors.
Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord, évidemment, une vulnérabilité grandissante de notre secteur alimentaire aux soubresauts géopolitiques du monde, à travers la volatilité des marchés mondiaux. On assiste heureusement à une prise de conscience de cette vulnérabilité et de l’importance de se préoccuper à nouveau d’autonomie alimentaire. Mais plus encore, cette dynamique de marginalisation et dépendance met en lumière que la fonction traditionnelle de l’agriculture – nourrir la population – perd beaucoup de sa primauté, de même que les fonctions économiques du secteur. Dès lors, d’autres rôles sont à considérer impérativement pour tracer les contours de l’avenir de notre agriculture et de sa place dans la société. Rappelons que les terres agricoles constituent toujours 52 % du territoire wallon, cela reste donc très important. Dès lors, les fonctions environnementales, que ce soit au niveau de la biodiversité, de la lutte contre le réchauffement climatique ou de la préservation des paysages, deviennent absolument cruciales comme argument pour défendre une agriculture forte. Les fonctions sociales et culturelles, telles que l’accueil à la ferme et le « care », ou le maintien de territoires ruraux, doivent aussi être de plus en plus valorisées et reconnues.
À l’heure où les orientations de la future politique agricole commune sont encore largement débattues, il est impératif que les décideurs politiques tiennent compte de ces nouvelles réalités d’une agriculture de plus en plus nettement multifonctionnelle.





