Courrier des lecteurs: énigme au poulailler: quand nos gallinacés font de la haute philosophie
Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ? À cette question existentielle s’ajoute une autre, beaucoup plus terre à terre : l’agriculture wallonne va-t-elle laisser tomber ses bovins et se reconvertir dans les élevages de volailles ? Depuis quelques années, des poulaillers sortent de terre comme des champignons en septembre après la pluie, partout dans nos villages !

« Chicken and egg dilemma » disent les Anglo-Saxons. Cette énigme millénaire a captivé Aristote et Plutarque et tant d’autres qui aiment se triturer les méninges. Aujourd’hui, le débat éthique et philosophique s’est déplacé des origines de la vie vers la manière dont nous la gérons. Poser cette question au XXIe siècle, c’est interroger le sens profond de notre agriculture : la poule moderne est-elle le sommet d’une efficacité biologique optimisée ou le symbole d’une rupture avec le vivant ? Et aujourd’hui, la vraie question existentielle que se pose notre agriculture est plutôt : « Qui du banquier ou de l’éleveur va y laisser des plumes ? »
Il faut dire que l’élevage de volailles connaît aujourd’hui un succès grandissant en Wallonie. Autour de nous, le paysage évolue : fatigués par les crises du lait ou de la viande bovine, pas mal de fermiers tentent une diversification ou carrément un changement de spéculation. Quitter les mugissements des vaches pour le caquetage des poules, pourquoi pas ? Mais attention, on ne joue plus dans la même cour ! Il faut d’emblée poser des choix : soit voir petit et miser sur la vente directe à la ferme, soit voir grand et se lancer à marche forcée dans une aventure hasardeuse.
Chacun voit midi à sa porte, et sa poule sur le nid ! Pour démarrer et donner du souffle à leur projet, certains signent des contrats de gestion intégrée qui les lient à des firmes spécialisées, lesquelles ne sont pas des associations philanthropiques, est-il besoin de le rappeler ? Le confort du débouché garanti passe au préalable par des emprunts affolants, pour sortir de terre des bâtiments high-tech et s’insérer dans une filière, devenir un des maillons de celle-ci, souvent le plus vulnérable… Il s’agit d’apprendre également un nouveau métier, faire fonctionner ses neurones selon une autre logique afin de mettre en œuvre une technicité éminemment plus complexe qu’il n’y paraît.
Au cœur du sujet, on retrouve inévitablement le bien-être animal. Une poule heureuse est une poule bonne pondeuse ; un poulet bien entretenu donne un poulet dodu ; une dinde choyée est une dinde galbée. Aujourd’hui, les pensionnaires des poulaillers industriels sont chouchoutés comme dans un hôtel quatre étoiles, m’a affirmé naguère un aviculteur converti de la dernière heure. Le bon sens l’oblige, dit-il, car les risques virologiques dus aux concentrations d’animaux sont bien réels : cette fameuse grippe aviaire et sa transmission à l’homme qui donnent du grain (pour volaille) à moudre aux médias anxiogènes. C’est là que l’Afsca entre en scène et veille au grain (des poules), avec ses contraintes sanitaires et les bottes blanches de ses sbires. « On a parfois l’impression qu’il faut un diplôme de chirurgien juste pour entrer dans son propre poulailler ! », a gloussé mon ami amoureux des poules, et quelque peu dindon de « La firme », comme il appelle ceux qui tiennent son sort entre leurs mains.
En fait, a-t-il caqueté, en aviculture, le vrai sport national n’est autre que la gestion des relations humaines. Les villageois et les néo-ruraux n’apprécient guère les grands poulaillers industriels à cause des odeurs (pourtant, ça sent la campagne !) et des nuisances dues au trafic de véhicules (les camions d’aliments ne roulent pas encore à l’hydrogène silencieux). Résultat : on ne compte plus les permis de bâtir refusés, car les citadins nouvellement installés préfèrent le chant des oiseaux à celui des pondeuses et des poulets, et se bouchent les narines quand ils aperçoivent au loin un épandeur chargé de fientes.
Pourtant, ces mêmes râleurs sont les premiers à guetter les promos et à vider les congélos dans les supermarchés ! La demande des consommateurs en viande de volaille explose, pour des raisons diététiques (le blanc de poulet, c’est bon pour la ligne) ou économiques (c’est plus doux pour le portefeuille). Un argument écologique les conforte dans leur choix : la légendaire efficacité alimentaire des volailles ! Une poule transforme bien mieux les protéines végétales qu’un bovin, mais, ne leur déplaise, les gentilles poulettes sont bien incapables de valoriser des herbes…
Pour les nourrir, il faut importer du soja d’Amérique du Sud, du maïs cultivé loin d’ici, et cela fait grincer des dents (sauf celles des poules, puisqu’elles n’en ont pas !). Et côté environnement, il faut gérer la pollution des sols aux nitrates issus de tout cet azote venu d’Outre-Atlantique. Heureusement, le bon sens paysan revient à tire d’aile : ces déjections sont des engrais organiques très intéressants pour remplacer les engrais chimiques qui coûtent les yeux de la tête.
Au fond, pour réconcilier tout ce beau monde – le fermier, le banquier, le voisin, le poulet et l’inspecteur de l’Afsca – une réflexion holistique et globale devrait être adoptée. Un peu comme l’œuf et la poule : tout est lié, et il faut savoir regarder l’ensemble de la basse-cour avant de pousser des cris d’orfraie !
Petite blague en guise de conclusion :
« À quoi reconnaît-on un œuf wallon ? » Selon les Flamands, quand on essaye de le dresser, il se couche aussitôt, fatigué.
« Et un œuf flamand ? » Les Wallons affirment qu’un œuf flamand est dur, très dur.
« Et un œuf bruxellois ? » Les Wallons et les Flamands sont pour une fois du même avis : un œuf bruxellois se laisse trop facilement « gruger » (écailler).





