Accueil Voix de la terre

Courrier des lecteurs: quand nos champs courent après le chrono

Temps de lecture : 4 min

Amis de la terre , asseyez-vous deux minutes, si votre agenda de ministre des champs vous le permet. Parlons un peu de nourriture, de repas et de ce mystérieux sanctuaire que l’on appelle la cuisine. Vous souvenez-vous de cette pièce ? C’est là qu’autrefois, on laissait mijoter de savoureuses recettes culinaires tandis que le coquemar de café chantait sur le coin du poêle… Aujourd’hui, la cuisine ressemble plutôt à une zone de transit où l’on s’arrête uniquement pour dire bonjour au four à micro-ondes et avaler vite fait ce qui ressemble à de la nourriture…

Un cocktail explosif explique ce fâcheux désamour, mêlant manque de temps, fatigue nerveuse et physique. Entre la météo capricieuse, l’administration qui s’engraisse plus vite que les taurillons et les journées de quinze heures, le consommateur moderne (lequel est aussi, parfois, l’agriculteur…) arrive le soir les batteries à plat. C’est particulièrement vrai pour les ménages mono-parentaux, mais également pour la plupart des couples modernes, où Monsieur et Madame travaillent très tard. À 20h30, face au frigo, la lucidité cérébrale est proche du néant.

C’est là qu’intervient le grand frisson du chef amateur : la peur de rater la cuisson de morceaux de viande très chers ! Qui a envie de transformer une côte de bœuf à prix d’or en semelle de botte de sécurité après une journée de labeur ? Personne ! Par pure autodéfense psychologique, la préférence à des viandes bon marché et faciles à cuire s’impose la plupart du temps, dans la classe laborieuse. Vive les saucisses, les hachés de viande, le poulet, les œufs et les pâtes : le Club des Cinq de la rapidité, inratable et efficace ! Pas besoin de sortir le thermomètre à viande ; trois coups de spatule et l’affaire est pliée.

Pourtant, dans l’esprit des gens, les idéaux ont la vie dure : reste cette envie latente de bien faire, ce choix du bio et du local qui cochent toutes les bonnes cases éthiques autant qu’écologiques. Mais au premier tournant venu, les dures réalités du quotidien rattrapent les bonnes intentions… Afin d’éviter la corvée ultime (la vaisselle), les gars de villes et les gars des champs se tournent vers les restaurants : le bon plan quand on invite une conquête, mais également quand on veut éviter les servitudes culinaires… Et lorsque le portefeuille ou la montre crient famine, la Sainte Trinité Alimentaire moderne prend le relais : fast-food, street-food et l’incontournable rayon des plats préparés du supermarché du coin.

En semaine, autant que possible, les enfants filent aux réfectoires scolaires, les parents s’attablent aux cantines d’entreprises, où les uns et les autres se « régalent » de plats standardisés mitonnés par ces gigantesques sociétés qui cuisinent pour les collectivités. La feuille de route de ces monstres n’est pas bien compliquée : ils sont passés maîtres dans l’art de jongler entre les chartes de diététique gouvernementales et la triste réalité de la malbouffe industrielle, où le sel et le sucre servent de cache-misère à des matières premières aux origines douteuses, venues parfois du bout du monde.

Cette révolution de la table ne manque pas d’impacter l’agriculture, laquelle doit s’adapter à la demande de nourriture rapide, quand le tracteur doit suivre le rythme du scooter de livraison. Nos fermes ne nourrissent plus des familles qui épluchent tendrement leurs patates quotidiennes : elles approvisionnent des usines qui découpent, texturent et assemblent. Le blé est destiné à devenir une pâte à pizza élastique ; la pomme de terre doit être précisément calibrée pour la friteuse du fast-food, et le poulet doit se transformer en nugget ou poulycroc en un temps record. On ne cultive plus des plantes vivrières ; on n’élève plus des animaux destinés à produire des aliments de qualité. Non ! Rien de tout cela ! Les agriculteurs produisent de la fluidité logistique !

Mais ce sprint alimentaire a un coût, et il ne se mesure pas seulement en centimes… L’influence sur la santé des gens saute aux yeux : les balances s’affolent, le diabète grignote du terrain et les artères se bouchent. Au bout de la chaîne, le coût de la malbouffe sur la société se chiffre en milliards d’euros pour les systèmes de santé.

Alors, quelle est la morale de cette histoire de fourchette rapide ? Sans doute serait-il temps de rappeler à nos concitoyens qu’une carotte a le droit d’avoir de la terre autour d’elle, et qu’un bon morceau de viande vaut bien dix minutes d’attention. Après tout, semer demande de la patience, et récolter aussi. Et si on réapprenait à manger au même rythme ?

A lire aussi en Voix de la terre

Voir plus d'articles