Courrier des lecteurs: deux visions de la cuisine… et un Thermomix
De la cuisine interne, c’est ce qu’il y a au menu d’aujourd’hui. Tandis que j’imagine très bien ma mère lire cette chronique ce vendredi sur fond musical de la hotte à l’heure du dîner, lequel se prépare sur les becs de gaz, je ne peux m’empêcher de vous parler cette fois-ci du… dîner.

Indispensable au métabolisme, c’est le repas qui recharge les batteries pour le reste de l’après-midi. On est d’accord. Ça peut être une belle tranche de pain au levain, de la charcuterie d’un producteur voisin, des fromages locaux et une bonne soupe ou des crudités toutes fraîches, assaisonnées d’un simple filet d’huile d’olive. À l’inverse, je ne dis pas non à un plat plus travaillé. Peu importe, tant que c’est sain et un minimum gourmand.
Si cela semble assez évident, je vous assure qu’il y a un décalage colossal entre le frigo de ma mère et le mien. Idem avec ses armoires. Bien qu’elles soient remplies à ras bord, je ne sais absolument rien cuisiner avec. Il y a tout ce que je fuis, ces promesses qui vous envoient de la poudre de E-pin-pin : « risotto instantané, prêt en 2 minutes ». Le pire, ce sont les barres hypercaloriques, graal de la nourriture ultratransformée, qui ont le culot de s’appeler « slimfast ». À l’inverse, si ma mère ouvre mes armoires, elle est également perdue parce qu’il n’y a « rien ». Que des produits basiques et d’autres produits exotiques ou en vrac. Nous voilà, toutes les deux, aux antipodes de notre vision de l’alimentation. Mais de quoi je me mêle, allez-vous me dire.
Le dîner de mes parents me concerne un petit peu car, voyez-vous, je ne suis pas encore à proprement parler installée sur ma ferme. Petite contextualisation rapide : vu qu’on ne peut construire qu’une seule habitation sur une ferme en zone agricole, une seconde habitation fait l’objet d’une demande particulière à l’urbanisme avec l’espoir d’obtenir une dérogation. Si, durant l’avant-guerre, il était normal d’habiter entre trois générations sous un même toit, aujourd’hui ce n’est plus vraiment la norme. Difficile en effet de rester aussi patient depuis que l’espérance de vie a pris vingt ans. Et puis, si les jeunes veulent être chez eux, les parents aussi. Chaque samedi soir, les miens font un burn-out grand-parental, surtout ma mère, à force de se tracasser. « Où sont les petits ? », est la phrase que j’entends dix fois par jour. Je ne sais pas. Dans les champs.
Donc, tout ça pour vous dire que les midis, je mange chez mes parents. Je n’en ai pas toujours envie, je l’avoue, ça dépend un peu du menu. Parfois, je continue mon travail, ça ne me dérange pas de sauter le repas, mais ce n’est pas bien vu de la part de mes parents. Je passe pour une « difficile ». Prendre la voiture et retourner chez moi est une possibilité, mais quitter mon travail et y revenir… C’est une telle perte de temps que je préfère encore sauter le repas. Du côté de ma mère, c’est une véritable corvée de préparer à manger. Elle n’a aucune inspiration et manger n’est pas un plaisir pour elle, c’est juste un moyen de se sustenter, ni plus, ni moins. Les chips font exception à la règle.
Frustrée par des repas qui sont à mes yeux des sacrilèges diététiques, et ma mère, frustrée de ne pas savoir quoi cuisiner, je me suis dit… qu’il était temps d’investir.
Et je savais dans quoi exactement car les dernières fois qu’on était invités chez mes frères ou qu’on ramenait chacun un plat à noël, mes belles-sœurs sortaient des recettes dignes des grands chefs. Et ce chef a un nom : Thermomix. Ce n’est pas un placement de produit, ni une collaboration. Juste un fait. Mais je suis open pour la collab, si jamais un commercial passe par là. Bref, je contacte une « ambassadrice » de la marque pour pouvoir assister à une démonstration chez elle. Avec ses deux robots branchés sur son îlot central, dès les premières minutes, elle lance les recettes les unes après les autres alors que l’on y voit que du feu. Comme un spectacle de magicien. Hop, hop, hop et tadaaa. On se retrouve au bout d’une heure à goûter quatre plats différents et on est toutes conquises.
Alors c’est parti, je décide de lancer ma mère dans l’aventure, je lui offre ce célèbre robot-commis de cuisine. À peine la machine arrivée, que son amour inné pour la cuisine revient au galop : « J’ai tout oublié ! Je ne sais pas m’en servir ! ». Donc je me lance, je choisis quelques recettes et je pousse sur « suivant, suivant, suivant ». En vrai, il faut un peu travailler avec le robot. Je pensais secrètement qu’il suffisait de tout mettre dedans et qu’il allait en ressortir un repas, comme par magie, telle la carotte de Saint-Nicolas qui se transforme le lendemain en chocolats. Mais non, quand même pas.
Au menu de ce jour-là, pas peu fière, j’ai sorti une brioche, un poulet à la citronnelle, un cake aux pommes, mais amélioré. Je trouve qu’effectivement, c’est une véritable source d’inspiration et, au moins, on est obligé de partir de « vrais » aliments pour cuisiner. Plus de produits transformés, plus de conservateurs, vive le naturel. Sauf que… Ma mère va l’utiliser, certes, mais va se limiter à seulement deux recettes. On a donc mangé tous les jours pendant quatre mois la salade crue « arc-en-ciel » et la fameuse brioche que j’ai essayé le premier jour. Mon père a fini par dire « arrête les ficelles » en référence aux torsades des trois rubans de pâte qu’il fallait tresser. Et c’en était la fin.
Après huit mois d’inactivité et l’arrivée d’un nouvel ustensile de cuisine, un grill, j’ai quand même émis la proposition de le reprendre chez moi, histoire de lui offrir un foyer qu’il rendrait heureux. Ma mère a accepté, presque soulagée, ne jurant que par son grill qui se résume pour moi à une poêle reliée à une prise électrique. Nous revoilà à chaque dîner à manger pommes de terre, saucisses grillées et salade à la mayonnaise.
Je parlais de cette anecdote à quelques personnes et, à ma grande surprise, c’est pareil chez eux. Si nos grands-mères cuisinaient encore, c’est qu’elles en avaient le temps. Mais la génération suivante fut la première à devoir ramener dans les années 80-90 deux salaires à la maison, sans que pour autant les tâches ménagères intra-muros ne soient divisées par deux. Les marques l’avaient bien compris et ont sauté sur ces proies faciles qu’étaient nos mères qui ne rêvaient que d’une chose : la facilité des repas déjà préparés. Ce n’est qu’à la génération suivante, avec l’avancée de la médecine et de la prévention de la santé, que l’on s’est rendu compte que tout ça était à fuir et qu’il fallait cuisiner. Avec ou sans grill, avec ou sans robot, peu importe finalement. L’important c’est de cuisiner les bons produits de notre pays. Bon appétit !





