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Quand distributeurs et agriculteurs avancent main dans la main

Grandes surfaces et producteurs s’opposent parfois. Mais l’expérience montre qu’il est possible pour eux de travailler ensemble, main dans la main, pour structurer des filières, soutenir les productions locales et donner une place plus importante aux produits fermiers dans les rayonnages des supermarchés. En témoignent aussi bien des acteurs de la grande distribution que des producteurs.

Temps de lecture : 7 min

Présente depuis 25 ans à la Foire de Libramont, l’enseigne Carrefour a organisé un débat sur l’avenir de notre agriculture dans le cadre de ce grand rendez-vous estival. Abordant trois thématiques complémentaires (relations commerciales, santé et transition agricole), il a vu plusieurs orateurs se succéder, issus tant des rangs du distributeur que de son réseau de partenaires (gérants indépendants, agriculteurs…), mais aussi des intervenants totalement extérieurs à l’enseigne. Ces derniers n’hésitant pas à la mettre sur le grill, selon les thématiques.

La noblesse d’être un vrai commerçant

La première table ronde, dédiée aux « relations commerciales au travers de partenariats durables », a mis en évidence comment la grande distribution, qu’il s’agisse des magasins gérés en propre ou des franchisés, peut collaborer avec des agriculteurs pour intégrer des produits locaux dans ses rayonnages. Et Xavier Goebels, gérant du Carrefour Market de Florenville, de témoigner : « Petit-fils d’agriculteurs, j’ai repris le magasin de mes parents avec l’idée de travailler avec des producteurs locaux. Pour la viande, par exemple, nous avons toujours collaboré avec des éleveurs de notre région ». L’entrepreneur estime ainsi qu’il est essentiel de proposer des produits locaux aux côtés des marques nationales et internationales.

« C’est là que réside la noblesse d’être un vrai commerçant », argumente-t-il, lui qui rencontre les producteurs et négocie personnellement avec eux. Au-delà de ces rencontres, il insiste sur la correcte rémunération de l’agriculteur. « Nous payons le prix juste, mais veillons également à ce que les denrées restent abordables pour les consommateurs. » Xavier Goebbels estime encore que sa mission ne réside pas uniquement dans la gestion d’un linéaire, mais aussi dans la promotion des produits et l’engagement pris vis-à-vis des producteurs. Et de se remémorer un fromager qu’il a accompagné dans le calcul de son prix de vente, initialement trop faible, contribuant ainsi à la pérennité de son activité.

Son magasin intègre également un service traiteur, qui lui a permis de s’ancrer davantage encore dans le locavorisme. En effet, l’école primaire de Florenville est venue trouver le gérant afin de discuter d’une éventuelle collaboration. Désormais, il livre quotidiennement les repas pour 70 enfants, le tout cuisiné uniquement avec des produits locaux. « C’est une preuve supplémentaire qu’un commerçant indépendant et engagé peut agir pour le local ! », conclut-il.

Une concurrence qui se complexifie

De l’autre côté de la barrière, Georges Leclerc est lui-même producteur de fruits et transformateur. Dans ce cadre, il participe au rayon « Les producteurs circuit court » que l’on retrouve dans les magasins de l’enseigne. À ses débuts, il a été animé par une question : « Comment distinguer mes pommes et mes poires des fruits fournis par une centrale d’achat ? ».

« Je travaille selon un mode de production zéro résidu chimique. Par ailleurs, j’estime que les circuits courts permettent de réduire le temps écoulé entre la cueillette et la commercialisation, au bénéfice des consommateurs. Mais encore faut-il le leur faire comprendre… », détaille-t-il. Le producteur a donc fait le choix de se rendre en magasin pour rencontrer les clients et leur expliquer sa démarche et la plus-value de ses produits.

Engagé depuis près de 15 ans dans le rayon  « Les producteurs circuit court », Georges Leclerc constate que les contextes ont évolué avec, à la clé, des choix rendus plus compliqués pour les consommateurs.
Engagé depuis près de 15 ans dans le rayon « Les producteurs circuit court », Georges Leclerc constate que les contextes ont évolué avec, à la clé, des choix rendus plus compliqués pour les consommateurs. - J.V.

Fort de son expérience de près de quinze ans au sein du rayon « Les producteurs circuit court », Georges Leclerc a tiré quelques enseignements et fait état d’une complexité accrue dans la concurrence. « À mes débuts, tout était simple, tant pour moi que pour Carrefour ou le consommateur. Le produit était soit conventionnel, zéro résidu ou bio. Il était belge ou non. Et je pouvais fournir les grandes surfaces en fruits livrés en vrac et en produits diversifiés, comme mes jus. »

Depuis, les contextes commerciaux et sociaux ont évolué, obligeant les partenaires à s’adapter. « Actuellement, on retrouve une multitude de références et d’origines en magasin. Ce qui complexifie les tâches du chef de rayon mais aussi le choix du consommateur. Cela doit nous mener vers un affichage clair, distinguant les origines des produits, leurs différences, leurs particularités… afin de permettre à tout un chacun de s’y retrouver aisément. Or, à mes yeux, cet affichage est peut-être insuffisant aujourd’hui. »

Renouer le dialogue avec le premier maillon

Si les fruits et légumes, et plus particulièrement encore les pommes et poires et leurs produits dérivés, constituent une part importante des produits locaux retrouvés dans les grandes surfaces, ils ne sont pas les seuls. Les produits carnés prennent de plus en plus souvent le chemin des super et hypermarchés. En témoignent Bertrand Moreau, responsable boucherie Carrefour Belgique, et Christine Mailleux, membre de la coopérative « Les éleveurs belges ».

M. Moreau témoigne ainsi que Carrefour, comme d’autres acteurs de la grande distribution certainement, parlait de filière mais… avait oublié le premier maillon de ladite filière. « Alors qu’il s’agit du plus important ! Nous nous sommes donc attelés à renouer le dialogue avec le monde rural, mais aussi à casser les préjugés », se souvient-il. Préjugés que l’on trouvait des deux côtés de la frontière…

Bertrand Moreau est formel : travailler  avec une coopérative d’éleveur est un gage  de qualité constante, conformément à ce  que souhaite le consommateur.
Bertrand Moreau est formel : travailler avec une coopérative d’éleveur est un gage de qualité constante, conformément à ce que souhaite le consommateur. - J.V.

Au fur et à mesure des discussions, chaque partie a exposé ses points de vue. Jusqu’à bâtir ensemble la filière « Vaches des pâturages », avec l’objectif de travailler avec des naisseurs-engraisseurs et, comme l’indique le nom choisi, de laisser les animaux pâturer. « Cela a permis de sortir certaines fermes de leur marasme économique, en analysant ensemble les coûts », commente-t-il.

En parallèle, des outils ont été mis sur pied pour avoir une maîtrise totale du flux, tout en valorisant les animaux comme il se doit. Carrefour constate que le comportement du consommateur en matière d’alimentation change. Le Sillon Belge en a également déjà fait état à plusieurs reprises : les morceaux nobles sont délaissés au profit de la viande hachée. « Or, en ferme, une bête est toujours la même. On se doit donc d’être réactif et de s’adapter à ce comportement d’achat », martèle le responsable boucherie.

Et le distributeur de constater que le volume de viande bovine écoulé sur le marché belge baisse globalement d’année en année, mais pas chez lui. « Depuis deux ans, grâce à l’initiative prise avec nos partenaires éleveurs, nous observons l’effet inverse. Travailler avec des coopératives, c’est un gage de constance, notamment en termes de qualité, et c’est ce que le client souhaite. »

Comprendre les attentes de chacun

Parmi ces coopératives, figure notamment « Les éleveurs belges ». Christine Mailleux voit en la collaboration avec Carrefour un atout pour les fermes. « 76 familles vivent de ce partenariat et 65 % de nos membres sont jeunes ou ont un repreneur. Nous veillons au bien-être animal. À ce titre, regrouper les activités de naissance et d’engraissement sur la même ferme permet de réduire le stress des troupeaux. Il en résulte également un recul de notre empreinte carbone. Le pâturage lui-même contribue au stockage du carbone dans les prairies, tout en favorisant la qualité de la viande. »

Pour que la collaboration avec Carrefour fonctionne, il était essentiel que chacun comprenne les attentes des uns et des autres. « Au départ, le cahier des charges de la Filière Qualité Carrefour était perçu comme une grosse contrainte par les éleveurs, mais nous avons rapidement compris qu’il représentait une véritable opportunité de faire évoluer nos pratiques. » Par exemple, le soja a été supprimé de l’alimentation des animaux et remplacé par des matières premières produites plus localement, ayant un impact climatique moindre. Cette évolution a permis de réduire de 13 % les émissions de méthane des éleveurs.

Pour Christine Mailleux, le partenariat construit entre  les éleveurs et Carrefour a permis à ces derniers  de faire évoluer positivement leurs pratiques.
Pour Christine Mailleux, le partenariat construit entre les éleveurs et Carrefour a permis à ces derniers de faire évoluer positivement leurs pratiques. - J.V.

« Aujourd’hui, notre collaboration est une réussite. Grâce à la Filière Qualité et à la démarche « Vaches des pâturages », nous avons amélioré la viabilité de nos fermes. En outre, voir notre viande prendre place dans les rayonnages est une véritable fierté », conclut Mme Mailleux.

Origine, économie locale… et prix

Ces initiatives, aussi louables soient-elles, doivent toutefois parler à celles et ceux qui visitent les grandes surfaces. « L’origine des produits et le soutien à l’économie locale constituent des critères importants pour les consommateurs, mais le prix reste un critère majeur et déterminant », éclaire Laetitia Van Roos, de l’Agence wallonne pour la promotion d’une agriculture de qualité (Apaq-w). Et d’embrayer sur un constat, faisant écho aux initiatives présentées précédemment : « À l’heure actuelle, un produit belge est un produit emballé en Belgique. Il y a donc un travail à faire en la matière, notamment au niveau des produits plus transformés ». Le but : ramener davantage de Belgique dans ces denrées.

Mme Van Roos plaide également pour que toutes les initiatives positives relatives aux circuits courts soient fédérées autour d’un message commun, qui pourrait servir de repère aux consommateurs. À ce titre, le projet de marque forte, porté par la ministre wallonne de l’Agriculture, Anne-Catherine Dalcq, fait office de piste. « Cette marque doit, justement, soutenir l’économie locale et faciliter les achats des consommateurs que nous sommes toutes et tous. »

In fine, ces partenariats apportent du positif pour chacune des parties prenantes. Ils montrent également qu’il est possible de concilier qualité, bien-être animal, respect de l’environnement… et viabilité économiques des fermes et territoires. À une condition toutefois : que les attentes des uns et des autres soient discutées et, surtout, bien comprises de toutes et tous !

Jérémy Vandegoor

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