Accueil Elevage

L’agriculture belge face au défi de 2050

Pour atteindre la neutralité climatique en 2050, la réduction des émissions de gaz à effet de serre ne suffira pas. La Belgique devra également restaurer sa capacité à absorber et stocker le carbone dans ses sols, ses forêts et ses zones humides. Une étude réalisée pour le SPF Santé publique conclut que les politiques actuellement prévues ne permettraient pas d’y parvenir. Le scénario le plus ambitieux étudié suppose une profonde transformation de l’agriculture et de l’utilisation des terres, avec notamment une diminution importante des cheptels, du reboisement, la protection des prairies permanentes et le développement de l’agroforesterie.

Temps de lecture : 7 min

La neutralité climatique à l’horizon 2050 ne se jouera pas uniquement dans les transports, l’industrie, les bâtiments ou la production d’énergie. L’agriculture, les forêts et, plus largement, l’usage qui est fait du territoire auront également un rôle déterminant à jouer. C’est l’un des principaux enseignements d’une étude réalisée par le Vito, Sytra (UCLouvain) et Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège) pour le Service changements climatiques du SPF Santé publique.

L’enjeu tient notamment aux émissions qui ne pourront pas être totalement supprimées. Malgré les efforts de réduction attendus dans l’ensemble des secteurs, certaines émissions résiduelles subsisteront, particulièrement dans l’agriculture. Pour atteindre un bilan net nul, celles-ci devront être compensées par les puits naturels de carbone, c’est-à-dire par la capacité des forêts, des sols, des prairies et des autres écosystèmes à capter et à stocker le CO₂.

Or, cette capacité s’est considérablement érodée en Belgique. Entre 1990 et 2024, les absorptions naturelles nettes (le solde entre le carbone absorbé et celui émis par le secteur de l’utilisation des terres) ont chuté de près de 80 %. « Notre capacité d’absorption a été divisée par six depuis 1990 », résume Camille Reyniers, du Service changements climatiques du SPF Santé publique. À terme, avertit-elle, la Belgique pourrait même se retrouver dans une situation où ses écosystèmes naturels deviendraient une source nette d’émissions de gaz à effet de serre.

Des puits de carbone qui s’essoufflent

Plusieurs phénomènes expliquent cette évolution. L’urbanisation et l’artificialisation des terres agricoles réduisent les surfaces susceptibles de stocker du carbone, tandis que la conversion de prairies permanentes vers les cultures ou d’autres usages entraîne la perte de stocks constitués au fil du temps. L’évolution de certaines pratiques agricoles et forestières intervient également. À cela s’ajoute un phénomène plus préoccupant encore : le changement climatique affaiblit lui-même les puits de carbone sur lesquels repose en partie la stratégie climatique. Les vagues de chaleur et les sécheresses fragilisent les forêts et diminuent leur capacité à absorber le CO₂, tandis que des événements extrêmes tels que les incendies peuvent libérer rapidement dans l’atmosphère du carbone jusque-là stocké dans la végétation et les sols.

Pour mesurer les marges de manœuvre dont dispose la Belgique, les chercheurs ont étudié trois trajectoires possibles à l’horizon 2050 pour le secteur de l’agriculture, de la foresterie et des autres usages des terres. La première prolonge les tendances actuelles. La deuxième intègre les politiques déjà adoptées ou planifiées, parmi lesquelles la réduction de l’étalement urbain, les dispositifs de protection des prairies et les programmes de boisement. La troisième envisage un changement beaucoup plus profond du système agricole, forestier et territorial.

Les conclusions donnent la mesure de l’effort qui serait nécessaire : les politiques actuellement prévues amélioreraient la situation mais ne suffiraient pas, selon les chercheurs, à placer la Belgique sur une trajectoire compatible avec la neutralité climatique. Parmi les trois trajectoires examinées, seul le scénario dit de « changement majeur » permettrait à la fois d’accroître suffisamment les absorptions naturelles de carbone et de réduire les émissions agricoles.

Une forte diminution des cheptels dans le scénario le plus ambitieux

C’est sur le plan agricole que ce scénario entraîne certaines des transformations les plus spectaculaires. Les chercheurs envisagent une réduction importante du cheptel par rapport à 2022 : -45 % pour les vaches laitières, -70 % pour les porcs et -71 % pour les bovins. Ces chiffres ne constituent toutefois ni des objectifs gouvernementaux ni des mesures déjà décidées : ils correspondent aux hypothèses retenues par les auteurs pour modéliser le scénario de changement majeur. Cette diminution de l’élevage serait associée à une évolution des habitudes alimentaires en Europe vers une alimentation davantage fondée sur les protéines végétales, ainsi qu’à un rééquilibrage des échanges internationaux de viande. Elle permettrait surtout de libérer une partie des terres aujourd’hui consacrées à la production de fourrages et d’aliments destinés au bétail.

Selon l’étude, 278.000 ha de terres cultivées, soit plus de 20 % de la surface agricole utilisée en Belgique, pourraient ainsi être réaffectés à d’autres fonctions. Une partie importante serait consacrée au reboisement : plus de 80.000 ha de nouvelles surfaces forestières seraient créés en 25 ans. D’autres terres serviraient à restaurer les tourbières agricoles drainées et les zones humides, avec notamment la conversion de près de 10.000 ha de prairies drainées. La réaffectation du territoire ne s’arrêterait pas là. Le scénario prévoit la protection intégrale des prairies permanentes et un objectif de « zéro artificialisation nette des terres » dès 2030. Il envisage également la restauration des plaines inondables, y compris la réallocation de certaines zones inondables aujourd’hui habitées.

Bio, agroforesterie et élevage extensif

La transformation envisagée ne concerne pas seulement les surfaces occupées par l’agriculture, mais également les pratiques mises en œuvre sur les terres qui conserveraient cette vocation. L’agroforesterie serait ainsi déployée à beaucoup plus grande échelle, jusqu’à couvrir 10 % des terres cultivées et 30 % des prairies. L’objectif est à la fois d’accroître la quantité de carbone stockée sur les terres agricoles et de rendre celles-ci plus résilientes face aux conséquences du dérèglement climatique.

Le scénario table également sur une progression particulièrement importante de l’agriculture biologique, qui pourrait atteindre 40 % des terres agricoles en Flandre et 60 % en Wallonie. L’extensification des systèmes d’élevage et la réduction du recours aux engrais doivent, de leur côté, contribuer à diminuer les émissions agricoles, notamment celles liées à la fermentation entérique des ruminants et à la fertilisation.

Les chercheurs dessinent ainsi une recomposition profonde de l’agriculture belge, dans laquelle la réduction des émissions agricoles et l’augmentation du stockage du carbone sont étroitement liées à l’évolution de la consommation alimentaire et à l’affectation des terres. La trajectoire envisagée ne repose donc pas uniquement sur une modification des pratiques au niveau des exploitations, mais sur une transformation plus large du système alimentaire.

Des forêts plus diversifiées et plus résilientes

La forêt constitue l’autre grand volet de cette stratégie. Pour améliorer sa capacité de stockage tout en la rendant moins vulnérable au changement climatique, les auteurs préconisent une gestion plus extensive, une meilleure connectivité entre les massifs et une diversification accrue des essences et des classes d’âge. Cette diversification doit notamment éviter que des peuplements trop homogènes ne deviennent particulièrement vulnérables aux sécheresses, aux maladies ou aux ravageurs. La structure d’âge des forêts intervient également dans leur dynamique d’absorption du carbone, les peuplements en croissance jouant un rôle important dans la captation du CO₂.

Les bénéfices attendus dépasseraient d’ailleurs la seule comptabilité carbone. La restauration des zones humides, des tourbières et des plaines inondables pourrait améliorer la gestion de l’eau, atténuer certains effets des sécheresses et contribuer à réduire les risques d’inondation. La diversification des paysages agricoles et forestiers bénéficierait parallèlement à la biodiversité, à la qualité des sols et à la résilience des écosystèmes face aux événements climatiques extrêmes.

Une transition qui devra être accompagnée

Reste une question majeure : comment engager une transformation d’une telle ampleur et, surtout, dans quelles conditions pour le monde agricole ? Les auteurs insistent sur la nécessité d’un cadre politique « cohérent et stable » et d’une coordination étroite entre les différents niveaux de pouvoir. Agriculture, aménagement du territoire, politique forestière, alimentation et restauration des écosystèmes devront être pensés de manière intégrée. L’accompagnement du secteur agricole apparaît, dans ce contexte, comme l’une des conditions de la transition. Car les évolutions envisagées dépassent largement la seule modification des pratiques à l’échelle des exploitations. Elles supposent également une évolution de la consommation alimentaire, des échanges commerciaux, de l’aménagement du territoire et, plus largement, de l’ensemble de la chaîne agroalimentaire.

L’étude pose ainsi une équation particulièrement sensible pour les 25 prochaines années. Si la Belgique veut disposer de puits naturels suffisamment importants pour compenser les émissions qui subsisteront en 2050, elle devra agir simultanément sur les forêts, les sols, l’artificialisation du territoire, les zones humides, les habitudes alimentaires et l’agriculture. Pour cette dernière, les transformations modélisées sont considérables. La diminution des cheptels envisagée dans le scénario le plus ambitieux en donne à elle seule la mesure. Mais ces chiffres ne constituent ni des objectifs assignés au secteur ni une feuille de route politique déjà arrêtée : ils traduisent les hypothèses retenues par les chercheurs pour explorer une trajectoire susceptible de conduire la Belgique à la neutralité climatique. L’étude met surtout en évidence l’ampleur de l’écart entre les politiques actuellement engagées et les transformations qui seraient nécessaires, selon ses auteurs, pour restaurer durablement les capacités d’absorption du territoire belge. Un défi qui ne concerne donc pas seulement les agriculteurs et les forestiers, mais plus largement les choix d’aménagement, de production et de consommation des prochaines décennies.

A lire aussi en Elevage

Wolf fencing team : une protection adaptée, la clé pour parvenir à une cohabitation entre le bétail… et le loup!

Elevage Le loup : son retour sur notre territoire fait couler beaucoup d’encre et est source d’inquiétude chez les éleveurs. À raison, certains ont vu leur troupeau décimé à la suite d’une ou plusieurs attaques. C’est le cas de l’élevage du Bony, situé à Bande (Nassogne). Confronté à ce prédateur, Damien Coeurderoi a décidé de faire appel à la Wolf fencing team. Cette initiative a pour mission de protéger le bétail contre le loup en Wallonie. Comment ? En prodiguant des conseils techniques, mais aussi en intervenant directement sur le terrain avec la pose de clôtures adéquates. Nous les avons suivis lors de leur chantier.
Voir plus d'articles