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La santé, un enjeu de société de la fourche à la fourchette

La santé ne se construit pas uniquement dans les assiettes, ni dans les fermes. Que du contraire, chaque acteur des filières agroalimentaires doit y prendre part, jusque dans les rayons des grandes surfaces. Ainsi, si les agriculteurs sont appelés à adapter leurs pratiques, les transformateurs et la grande distribution doivent rendre ces engagements visibles et accessibles pour le consommateur.

Temps de lecture : 8 min

Au-delà des relations commerciales (lire ici), la question de la santé, de la fourche à la fourchette a été abordée au cours des tables rondes organisées par Carrefour, durant la Foire de Libramont. Et ce, au sens large : santé humaine, santé animale, santé environnementale… que l’on pourrait résumer par le concept « One Health ». Un concept qui, rappelons-le, doit être mis en relation avec la santé économique des fermes également.

Un rôle pour chaque acteur

Premier orateur invité à s’exprimer, Christian Verschueren, président de Natagora, insiste sur l’aspect particulièrement crucial de la santé de l’écosystème agricole : « Il suffit de rappeler l’importance du rôle des pollinisateurs, des zones humides, du maillage écologique, des haies… dans la biodiversité, mais aussi dans les productions agricoles ». À titre d’exemple, l’alouette des champs se nourrit de graines d’adventice, le régime alimentaire de la chauve-souris repose notamment sur les insectes présents dans les étables… Ce qui fait de ces espèces, parmi d’autres, des alliés des agriculteurs.

De la fourche à la fourchette, M. Verschueren estime que chaque acteur a un rôle à jouer en matière de biodiversité. Du côté des agriculteurs, il souligne diverses pistes déjà connues : réduire le recours aux intrants, lier l’élevage à l’herbe, réduire la charge de bétail à l’hectare, contribuer au maillage écologique… Il estime toutefois que si ces critères sont déterminants, l’agriculteur ne doit pas être le seul à agir.

Ainsi, les acteurs de la transformation sont de plus en plus nombreux à produire « autrement » ou à adopter une philosophie de protection du vivant. Chose qu’il souhaite voir se poursuivre. Mais la grande distribution a aussi un rôle à jouer. « Je l’invite, elle qui touche des millions de consommateurs chaque jour, à davantage sensibiliser tout un chacun aux enjeux de la biodiversité. » Il souhaite encore qu’elle aille un cran plus loin en matière de produits locaux, en déployant à grande échelle des initiatives qui, parfois, sont de niche.

La santé débute à la ferme

La santé, de la fourche à la fourchette, se décline dans son volet environnemental, mais pas uniquement. « S’y ajoute la santé animale et, évidemment, la santé humaine », avance Morgane Lambaux, responsable Filière Qualité Carrefour. Et d’ajouter : « La santé ne commence pas dans l’assiette. Elle trouve son origine dans une ferme, dans un terroir, dans un savoir-faire ou encore dans une filière. »

Si la santé est une chose, recréer du lien  entre consommateurs et agriculteurs en est  une autre. « Les deux parties sont déconnectées »,  constate Morgane Lambaux.
Si la santé est une chose, recréer du lien entre consommateurs et agriculteurs en est une autre. « Les deux parties sont déconnectées », constate Morgane Lambaux. - J.V.

À ce titre, la Filière Qualité Carrefour (FQC) entend traduire cette approche. Il s’agit d’un concept développé à l’échelle mondiale par l’enseigne, regroupant 25.000 partenaires, dont 700 en Belgique, pour un total de 300 produits commercialisés sur notre territoire sur base d’un cahier des charges précis. Co-construits avec les producteurs, ces cahiers excluent les organismes génétiquement modifiés, de même que le soja issu de la déforestation, visent à la réduction des intrants (dont les pesticides en arboriculture et productions légumières), à avoir recours à l’ovosexage dans la filière avicole… « Avec un objectif : commercialiser un produit qualitatif à un juste prix, tant pour le consommateur que pour le producteur. »

Au-delà de cet aspect, Morgane Lambaux constate faire face à un défi de taille : comment rétablir le lien, parfois déconnecté, entre le consommateur et le monde agricole ? « Lorsqu’un client achète un produit, il regarde le prix, la marque, l’origine, un label… mais ne se rend pas compte de ce qui se cache derrière ce qu’il achète. Pourtant, on retrouve des choix de production, des contraintes, des engagements, des cahiers des charges et, surtout, une réelle valeur. Notre rôle, c’est de rendre cette valeur visible et compréhensible par le consommateur. » Mais le distributeur se heurte à la réalité des choses et constate qu’il n’est pas toujours facile de communiquer à ce sujet avec ses clients.

Un rôle : nourrir

Parmi les 700 partenaires FQC en Belgique, se trouve Claude Bodson, agriculteur en Hesbaye. Ce dernier travaille selon un cahier des charges strict, de manière ultra-raisonnée, et cultive les céréales destinées à la fabrication des pains FQC. « Nous avons opté pour des variétés de qualité différenciée, riches en protéines et résistantes à la verse et aux maladies », expose-t-il. De quoi lui permettre de respecter le cahier des charges de la filière (pas de résidus chimiques détectables dans la production, qualité babyfood…).

Claude Bodson s’inscrit dans la Filière Qualité Carrefour depuis 2008 déjà, alliant les critères de ce cahier des charges aux objectifs de durabilité qu’il s’est fixés.
Claude Bodson s’inscrit dans la Filière Qualité Carrefour depuis 2008 déjà, alliant les critères de ce cahier des charges aux objectifs de durabilité qu’il s’est fixés. - J.V.

En parallèle, un moulin spécifique a été mis au point, avec un but : produire une farine donnant un pain goûteux. « Toutes les opérations se déroulent à moins de 10 km du moulin, réduisant ainsi l’empreinte carbone de notre farine. Aujourd’hui, je peux dire que nous produisons un blé durable. » Critère qu’il ajoute ainsi à ceux déjà présents dans son cahier des charges.

Le céréalier est inscrit dans la démarche FQC depuis 2008 et poursuit toujours le même objectif en tant qu’agriculteur : nourrir !

Faire s’envoler le bio

L’agriculture belge, et même européenne, est multiple. Si Claude Bodson a opté pour un modèle ultra-raisonné, d’autres fermiers se sont tournés vers le modèle biologique. « Le bio, qui est un label certifié et contrôlé, est le seul système agricole qui garantit le respect du concept de One Health, c’est-à-dire de santé humaine, de santé environnementale et de santé animale », déroule Thierry Van Hentenryk, chargé de plaidoyer auprès de l’Union des agriculteurs bio de Wallonie (Unab). Et d’enchaîner : « Le label est une garantie. Le consommateur n’a pas à se poser de question ! ».

Le secteur bio, lui, se pose néanmoins une question : comment accroître ses parts de marché, stagnant actuellement aux alentours de 4 %, contre 12 % au Danemark, pays de référence en la matière ? En travaillant davantage avec les supermarchés, manifestement. M. Van Hentenryk éclaire : « Les Danois ont mis sur pied une véritable collaboration entre le secteur bio et la grande distribution. Au point qu’un œuf sur deux vendu est bio, de même que 1 l de lait sur deux. Par ailleurs, les organismes de promotion donnent également des outils aux grandes surfaces pour mieux communiquer sur les atouts de l’agriculture bio ».

« Il ne faut donc plus traiter le bio comme un rayon d’appoint, voire de marges, mais en faire une vraie stratégie commerciale et d’impact », poursuit-il. L’Unab souhaite également que la grande distribution communique davantage sur les plus-values du bio « en osant utiliser les informations validées par la science ».

Le problème principal réside cependant dans la marge appliquée aux produits bio. Les chiffres avancés par Thierry Van Hentenryk sont on ne peut plus clairs : « En circuits courts, on observe une différence de prix d’environ 10 à 15 % entre un produit conventionnel et son homologue bio. En grande surface, cet écart peut grimper jusqu’à 60 %, voire 70 % ». L’Unab plaide donc pour qu’un travail de profondeur soit mené sur le différentiel de prix, d’autant que cette différence ne profite pas aux producteurs. « C’est essentiel pour assurer l’attractivité du bio pour les consommateurs ! »

Néanmoins, le chargé de plaidoyer reconnaît que le secteur bio n’est, actuellement, pas en mesure d’assurer un virage de 4 % à 12 % de part de marché du jour au lendemain. « Il faut que l’on construise des partenariats avec la grande distribution, avec des horizons allant de trois à cinq ans. Nous sommes demandeurs de contrats, d’engagements sur des volumes, de cahiers des charges… afin que la filière puisse se structurer et monter en puissance. » Concrètement, ce n’est qu’en connaissant la direction dans laquelle ils doivent s’orienter que les agriculteurs bio pourront s’engager.

Une responsabilité collective

En matière de santé, tout ne peut reposer sur le dos des agriculteurs. La grande distribution a également un rôle à jouer, elle qui est généralement le premier point de contact entre les consommateurs et leur alimentation. Nathalie Matterne, directrice exécutive marchandise pour Carrefour Belgique, le concède : « Un Belge sur deux est en surpoids et près d’une personne sur cinq est obèse. En tant que distributeur, nous devons agir pour une meilleure santé publique ».

Pour accompagner les Belges vers une alimentation plus saine, l’enseigne a mis sur pied un plan d’action concret, portant sur les produits commercialisés, mais aussi sur la sensibilisation des clients. « Nous avons tout d’abord travaillé notre offre, en vue de proposer des produits plus sains, dont la teneur en sel ou en sucre a été réduite », détaille-t-elle.

Constatant également qu’il est nécessaire d’éduquer les enfants au bien-manger, Carrefour Belgique entend réduire l’attrait des produits transformés pour les enfants. « Nous allons nous y atteler, mais aussi expliquer simplement aux consommateurs ce qu’est un produit sain. Concrètement, nous allons faire en sorte que le Nutri-Score soit bien publié. Nous allons renseigner les sucres ajoutés sur tous les produits commercialisés sous notre marque propre. »

Carrefour fait encore venir des professionnels de la diététique en magasin, pour conseiller et orienter les consommateurs. Enfin, dans cette même optique, des tests sont menés dans quatre grandes surfaces en vue de remplacer les produits habituellement retrouvés aux caisses (bonbons, chocolats…) par des fruits, de l’eau ou encore des barres de céréales. « Nous souhaitons ainsi faire réfléchir tout un chacun sur sa manière de consommer », conclut Nathalie Matterne.

Ces différentes initiatives montrent que le concept « One Health », décliné en mesures concrètes, doit guider les décisions et les pratiques de tous les maillons, de la fourche à la fourchette, afin de concilier durablement les enjeux de santé humaine, animale et environnementale. Cette responsabilité partagée rappelle également que les agriculteurs ne peuvent être les seuls sur lesquels reposent les attentes de l’ensemble de notre société.

Jérémy Vandegoor

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