Courrier des lecteurs : l’angle mort de l’assiette
Il est 4h30 du matin. Je me faufile dans la bergerie en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas effrayer mes brebis qui dorment encore. J’allume la veilleuse pour y voir un peu plus clair. Je repousse le silo qui reste dans le couloir central et je vois que mes agneaux l’autre côté sont tout aussi calmes. Je prends quelques barrières pour réduire leur espace afin de leur faciliter le chemin. Aujourd’hui, c’est leur grand départ.

J’entends une voiture arriver dans la cour de la ferme, c’est mon ami berger qui arrive avec sa bétaillère. Ensemble, on charge mes agneaux à côté des siens. Il faut aider le premier, les suivants sont hésitants, puis le reste monte sur les deux étages. L’opération m’aura coûté quelques gouttes de sueurs. C’étaient quand même de grosses patates ! Même si la direction qu’on prend est celle de l’abattoir, ce sont des animaux que j’ai aimés et respecté, alors y compris dans ces moments-là, on fait particulièrement attention à eux pour que tout se passe le plus sereinement possible.
Les campagnes de communication encourageant le circuit court utilisent régulièrement les expressions qu’on connaît tous bien « de la fourche à l’assiette » et dans ce cas-ci, « de la bergerie à l’assiette ». C’est pratique, compact et mignon. Oui mais voilà, entre ce début et cette fin, il y a un chemin qui passe par des étapes qu’on connaît mais dont on ne veut rien savoir. Certains ne veulent même plus les voir dans le paysage.
Sur la route, depuis la Baraque de Fraiture, on trace vers le sud. On voit défiler une à une les sorties d’autoroute. On bifurquera à la dernière, juste avant la frontière française, Virton. Si le chemin est long et frustrant, on mesure également notre chance de pouvoir nous y rendre car les abattoirs qui acceptent encore les ovins n’existent plus ou presque. À Aubel, la commune vient de vendre son abattoir pour cette fin d’année. Nul ne sait si le nouveau propriétaire acceptera encore des ovins car cela nécessite des aménagements particuliers et ces petites carcasses sont moins rentables. Celui d’Ath a fermé récemment car des investissements importants doivent y être réalisés. Donc finalement, le constat est assez alarmant, mis à part Virton, il n’existe plus d’abattoirs en Wallonie pour la filière ovine. Et si Virton fermait ? Cette question est aussi effrayante que plausible.
Aujourd’hui, l’abattoir de Virton est communal, entendez par là l’infrastructure. L’aspect pratique est géré par un privé. Construit en 1967, l’abattoir fermera ses portes en 2010 afin de pouvoir réaliser les travaux nécessaires à sa remise aux normes. Un investissement colossal mais salutaire quand on connaît aujourd’hui les difficultés des autres éta
Du côté de Virton, on commence à s’impatienter. La situation est difficilement soutenable car l’abattoir commence à coûter très cher à la ville. À tel point que la ville s’est déjà questionnée sur la possibilité de vendre l’établissement, comme l’a justement fait Aubel récemment. Si une IA devait analyser la situation, elle fermerait l’abattoir dans l’heure car au niveau statistiques, les chiffres sont sans équivoque : seuls 8 % des éleveurs qui amènent leurs bêtes à l’abattoir de Virton sont domiciliés dans la commune. En d’autres termes, les habitants de la commune payent pour l’entretien et le fonctionnement d’un abattoir qui profite à une écrasante majorité d’éleveurs domiciliés dans d’autres communes, tel que mon ami et moi. Sachant cela, ça en est presque gênant d’y aller, nous conférant à la limite un sentiment de culpabilité de « profiter » ainsi d’un système pour lequel notre propre commune ne participe pas. Ça, c’était le calcul de l’IA. Rationnel.
Heureusement, il y a encore des gens qui connaissent bien cet angle mort de l’assiette, l’importance cruciale de ce maillon dans la chaîne alimentaire. Sans cet abattoir, c’est l’ensemble des éleveurs qui n’ont plus aucune porte de sortie à leur bergerie. Des centres de découpes qui n’auront plus aucune marchandise disponible. Autant d’artisans-bouchers privés de leur travail. Le scénario est catastrophique et il repose sur les frêles épaules d’une commune de 11.000 habitants. Alors que des députés européens se vantent des avancées en matière d’élevage ovin en Europe, s’il n’y a plus d’abattoir, l’affaire tourne vite court. Et si l’abattoir existe encore aujourd’hui, ce n’est que grâce à une volonté politique. En d’autres termes, pratico-pratique, dans deux ans, si la majorité change, il se peut que le prochain collège communal en acte la fermeture. Pourquoi assumer les coûts seuls alors qu’il profite à toute une province ? Cette remise en question est plus que légitime.
On n’aime pas parler des abattoirs, on trouve le sujet dérangeant et il n’évoque en rien des moments de joie, alors évidemment qu’il n’y a pas beaucoup de monde au portillon pour les sauver. Et pourtant ! Les abattoirs aux normes ne sont ni des boîtes noires, ni des lieux sadiques. Ce sont des espaces truffés de caméras, avec des travailleurs qui ne font pas un métier facile mais qui accompagnent du mieux qu’ils le peuvent, avec calme et bienveillance (si, je vous assure) les animaux vers une mort sans souffrance. Nos animaux n’ont pas le temps de cligner des yeux que c’est déjà fini. Instantanément et sans douleur. Alors oui, certes, il y aura toujours l’un ou l’autre imbécile qui se comportera comme un crétin avec nos animaux et c’est pour ça qu’il existe la justice. Ce métier de l’ombre mérite aujourd’hui une lumière et un soutien intercommunal. De manière générale, j’en appelle aux différents cabinets qui m’ont tous envoyé quelques réponses évasives et sans fondements concrets d’un début de réponse réalisable : quel avenir veut-on pour la filière ovine en Belgique ? Tablons, car il en va du début de la fin de la production belge de viande ovine.





