Courrier des lecteurs : rendez-vous au miroir du temps
Naguère encore lieu de recueillement, le cimetière de la Toussaint est devenu le plus étrange des salons mondains… Une fois par an, sous la grisaille, les vivants s’y donnent rendez-vous autour des morts.

Entre les tombes chargées de chrysanthèmes, on croise les fantômes de notre propre passé : frères et sœurs, tantes et oncles (s’il en reste), cousins germains, connaissances… On y vient pour respecter les morts, on y reste pour inspecter les vivants. Dans les allées nettoyées de frais, les retrouvailles annuelles virent au miroir déformant : un regard en biais sur untel ou tel autre, un « Sapristi, qu’est-ce qu’elle (ou il) a vieilli ! » murmuré du bout des lèvres, avant que le reflet entraperçu dans les yeux des autres ne nous renvoie brutalement à nos propres rides.
Le cimetière paroissial reste le dernier réduit où l’exode rural n’a pas de prise. Les fermes s’agrandissent, nos hauts-plateaux et nos vallées se vident, où l’on se salue en tracteur d’un appel de phare anonyme, entre deux prairies ou deux terres labourées. Mais le 1er novembre, le village affiche complet. C’est le salon de l’agriculture de l’au-delà, le point de ralliement de ceux qui sont restés au pays et de ceux qui ont « mal tourné » en partant travailler au Grand-Duché de Luxembourg.
Cette année, le coup d’œil sur les silhouettes courbées de nos aînés de la terre confirme le diagnostic : la pyramide des âges de notre agriculture wallonne a la tête en bas. La cinquantaine triomphante ? Plutôt des cinquante-cinq ans fatigués, avec un bon tiers qui affiche plus de soixante hivers au compteur, les grognards du dernier carré paysan : « La garde meurt mais ne se rend pas ! ». Et pour la relève ? C’est le grand désert, Waterloo morne plaine : les trois quarts des exploitations n’ont aucun repreneur désigné. À ce train-là, le salon de l’agriculture locale ne sera bientôt plus une expo de machines, mais un thé dansant pour vétérans. Le bruit des tracteurs en plus, la jeunesse en moins.
Ce choc des générations sans jeune crée un paysage agraire pour le moins inédit. Le foncier wallon est aujourd’hui sous perfusion capillotractée de cheveux blancs (s’il en reste). Ces hectares reçus des aïeux où achetés à force de privations, on les couve comme le Saint-Sacrement, et pas question de brader l’héritage familial ! Nos aînés continuent de trimer, même quand l’âge légal de la quille est enfoncé depuis belle lurette. « Le travail, c’est la santé » ? Un petit « oui ». Le feu sacré ? Un chouia. Le compte en banque ? Beaucoup ! Il faut dire que la pension moyenne d’un agriculteur wallon pousse davantage à la diète qu’à la croisière de luxe. Alors, pour ne pas broyer du noir, on continue de broyer du grain, à vêler des vaches, à élever des moutons. Garder un pied dans une botte et l’autre dans la réalité financière, n’est-ce pas le secret de la longévité… ou plutôt de la survie collective ?
Sauf que l’Europe veille au grain (métaphore ambiguë) avec son concept fétiche d’« agriculteur actif ». Pour percevoir les aides de la Pac et les primes namuroises, fini de jouer les rentiers : il faut prouver qu’on a encore les mains au pis des vaches et les croquenots dans la glèbe ! La règle engendre des situations ubuesques dans nos villages. On y voit des octogénaires encore fringants s’accrocher à leurs déclarations de superficie comme à des reliques, prêts à défier les satellites et les drones de la Commission européenne. Derrière le volant du vieux David Brown 1210, le patriarche tient bon le cap : pas question de laisser le dernier mot – ni le moindre subside – à la technocratie européenne !
Ce maintien d’une population mûre sur les exploitations se heurte de plein fouet à digitalisation galopante. Remplir sa déclaration Pac sur le portail régional est devenu un parcours du combattant électronique. C’est ici que frappe la fracture numérique ! Nos anciens, qui savent lire le ciel, deviner une averse à la forme des nuages et soigner une bête au simple coup d’œil, se retrouvent désemparés face à un écran tactile récalcitrant ou un lecteur de carte d’identité bloqué, quand Itsme fait ses caprices au moment de dessiner des îlots de culture sur l’ordinateur : c’est notre quotidien de chaque printemps !
Et pourtant, quel dommage ce serait de balayer l’expérience des « mémés » et des « pépés » (comme moi) d’un clic de souris ! Ces fermières et fermiers aux mains calleuses détiennent des savoirs empiriques précieux, une sagesse et un bon sens nés de décennies d’observations et des enseignements de leurs aïeux. Ils ont connu les hivers rudes, les sécheresses, et savent qu’une terre se respecte si l’on veut qu’elle nourrisse. Ce rôle de transmission entre générations est le ciment de nos campagnes, une bibliothèque vivante que le numérique ne pourra jamais totalement numériser.
D’autant que derrière nos haies vives, le futur pousse déjà ses pions. Entre les robots de traite et les tracteurs guidés par GPS, la technologie compense le manque de bras. À quoi ressemblera la suite ? À de gigantesques firmes gérées par une IA suprême, programmant des machines autonomes, sans jamais croiser une âme humaine entre les buttes de pommes de terre ou les rangs de maïs ? Pour l’instant, le ticket d’entrée pour la relève est devenu prohibitif. Entre le prix de la terre qui s’envole en Wallonie, le coût du cheptel et les normes environnementales, un jeune doit s’endetter sur trois générations avant de traire sa première vache. Le calcul est vite fait, et le problème dépasse nos frontières : partout en Europe, les campagnes se vident de leurs forces vives.
Alors, en revenant du cimetière ce 1er novembre, après avoir promis de passer boire le café « un de ces quatre », inutile de se morfondre ! Nos vieux fermiers ont la couenne dure. Ils ont survécu aux quotas laitiers, aux crises de la vache folle et de la Dioxine, aux réformes successives de la Pac. Ce n’est pas un bug informatique sur un portail en ligne ou sur Itsme qui va les rebuter… Mais pour que la belle histoire continue à s’écrire, il s’agirait tout de même de passer le volant à davantage de jeunes avant que l’algorithme ne décide de conduire à notre place. Pourvu que la Toussaint reste encore longtemps la fête des retrouvailles, et non celle des regrets, face au miroir du temps !





