Courrier des lecteurs : le Grand Chaperon Bleu et les Loups d’Ardenne
Il était une fois, dans la profonde et ténébreuse Ardenne, deux grands méchants loups, ou plutôt, deux meutes bien installées : l’une se goinfrait de gibier et de moutons frais dans la forêt d’Anlier, tandis que l’autre menait le même business dans celle de Saint-Hubert.

D’un côté du sentier, les fermiers en colère l’attendaient au tournant, prêts à lui faire bouffer du loup. Ils en avaient assez de voir leurs agneaux transformés en méchouis forestiers. Le côté émotif des moutons massacrés crevait les cœurs et les écrans, provoquant un véritable brouhaha de loup au JT. De l’autre côté, écologistes et amoureux des loups lui rappelaient ses obligations européennes de protection de la biodiversité.
Le Grand Chaperon Bleu parvint sans trop d’encombre à la cellule de crise et tambourina sur l’huis : « Toc, toc, toc ! »
– « Qui est là ? » demanda la bureaucratie.
– « La Ministre Régionale de l’Agriculture, avec un nouveau décret ! »
– « Tire la chevillette, et la bobinette cherchera un compromis après trois commissions paritaires. »
La Ministre Dalcq s’installa au bout de la grande table de chêne de la cellule de crise, son dossier Plan Loup sous le bras. Autour de lui, l’ambiance était plus lourde qu’un ciel d’Ardenne avant l’orage. D’un côté de la table, les représentants des syndicats agricoles, les mains calleuses et le verbe haut ; de l’autre, par visioconférence sur un écran géant, l’ombre technocratique de la Grand-Mère Europe en direct de Bruxelles.
– « Mère-Grand, lui dit la ministre, que vous avez de grandes oreilles et de grands yeux ! »
– « C’est pour mieux voir et entendre vos couillonnades, mon enfant ! », répondit Mère-Grand, aussitôt huée par les éleveurs ardennais.
– « Messieurs, s’il vous plaît, un peu de tenue, ouvrit-elle le débat en ajustant son costume bleu libéral. Nous sommes ici pour cohabiter. »
« Cohabiter ? En forêt d’Anlier, nos brebis servent de buffet à volonté ! s’emporta le chef de file des éleveurs en tapant du poing sur la table. Vos gros chiens Patou, c’est bien gentil, mais entre leur achat, les croquettes premium et les clôtures de deux mètres de haut, les coûts de protection nous coupent bras et jambes. Le coût pour la société est faramineux et c’est nous qui trinquons ! Voir nos moutons massacrés au petit matin, c’est l’horreur absolue. L’homme est un loup pour l’homme, Madame la Ministre, et votre administration nous dévore tout crus ! »
« Un loup pour l’homme ? Et pour la femme, alors ? coupa une éleveuse de Saint-Hubert. Vous pensez qu’on ne gère pas la crise, nous ? Les lenteurs administratives nous rendent folles. Pour toucher trois francs six sous d’indemnisation, il faut remplir cinquante formulaires. Le temps que le dossier passe par les cabinets, la meute a déjà fait cinq fois le tour de la Wallonie ! »
Soudain, l’écran géant grésilla. La voix de Grand-Mère Europe, robotique et inflexible, résonna à nouveau dans la pièce :
– « Biiiip ! Biiiiiip ! Alerte ! Rappel des réglementations contraignantes. La directive « Habitats » stipule que Canis Lupus est une espèce strictement protégée. Vos obligations européennes sont claires : toute tentative de régulation non conforme entraînera des sanctions financières majeures. La biodiversité n’est pas négociable. »
La Ministre Dalcq se retrouvait prise entre le marteau ardennais et l’enclume européenne. Pour détendre l’atmosphère, elle tenta de convoquer les classiques : « Allons, ne jouons pas au Loup et l’Agneau. Rappelez-vous Saint-Remacle et son loup bâté ! Le loup avait mangé l’âne du saint, et pourtant, ils ont trouvé un terrain d’entente pour bâtir l’abbaye de Stavelot. Pourquoi ne pas… »
« Parce que nos moutons ne portent pas de briques, Monsieur le Ministre ! répliqua un berger outré. Votre histoire, c’est plutôt les Trois Petits Cochons : le loup souffle sur nos exploitations et votre Plan Loup n’est qu’un courant d’air. On a l’impression que vos experts sortent tout juste des scouts louveteaux et qu’ils découvrent la vie en forêt ! On est en train de se faire manger la laine sur le dos pendant que vous récitez du Jean de La Fontaine ou que vous sifflez « Mon p’tit loup » ! »
Devant l’impossible conciliation entre les enjeux de biodiversité exigés par l’Union Européenne et la détresse du monde agricole, Madame Dalcq sentit qu’elle touchait le fond. Elle ouvrit sa mallette et sortit un magnifique loup vénitien en velours noir. Elle l’ajusta calmement sur ses yeux.
– « Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? » s’exclama un syndicaliste.
– « C’est ma nouvelle stratégie de communication, répondit le Grand Chaperon Bleu derrière son masque. Si je ne peux pas régler le problème, je préfère ne pas le voir. Je louvoie entre chien et loup. Et si quelqu’un me cherche, dites-leur que je suis partie voir le loup. »
Sur l’écran XXL de la cellule de crise, Grand-Mère Europe lança une mise à jour de son logiciel de conformité, tandis que les fermiers reprenaient leurs calculettes pour évaluer le prix d’un énième Patou, conscients que dans cette histoire, tout le monde allait finir par crier au loup. Dans les salons feutrés de Namur, on préférait philosopher. Les écologistes rejouaient le remake du Loup et l’Agneau, rappelant que « la raison du plus fort est toujours la meilleure » et que la faune sauvage avait un droit ancestral sur les forêts d’Anlier et de Saint-Hubert. C’était leur façon à eux d’avouer qu’il avait un « loup » dans leur gestion.
« Promenons-nous dans les bois, tant que le loup n’y est pas ! » fredonna le Grand Chaperon Bleu en rangeant son Plan Loup au fond d’un tiroir. « Encore une bonne chose de réglée ! ». GLB, le loup alpha de sa meute MR, allait sans doute la féliciter pour son sens du compromis et son inflexibilité ! Manque de chance pour elle : en Ardenne, les loups se plaisaient fort bien, et n’avaient nulle intention de se coucher à la queue leu leu devant ses décrets… jusqu’au prochain massacre de moutons !
(Ceci n’était qu’un conte pour enfants, rassurez-vous… Tout se passe beaucoup, beaucoup mieux, dans la vraie vie !).





