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Courrier ses lecteurs : histoires cochonnes… et nostalgiques

Une maternité de 1.500 truies ! En s’installant à Faimes, Agriporcs ne fait pas dans le confidentiel. Ce gigantisme moderne offre un contraste saisissant avec l’histoire de nos campagnes ardennaises, où le cochon a été longtemps le moteur secret de la rentabilité des fermes.

Temps de lecture : 5 min

Il y a septante ans, ma grand-mère maternelle (marraine) possédait dix truies. De son côté, mon grand-père (parrain) s’occupait de ses dix vaches mixtes, tout en travaillant en forêt. C’était un homme lucide : il admettait volontiers que l’élevage de son épouse était deux fois plus rentable que ses propres laitières – que marraine, ceci dit, trayait elle-même à la main en plus de soigner ses cochons. Elle devait également gérer son ménage, cultiver le potager familial, préparer les repas, éduquer ses six enfants et réaliser des travaux de couture pour les gens afin de gagner quatre sous. Mener de front tout cela… Excusez du peu…

À l’époque, on était loin des néons, de l’informatique et des normes de biosécurité. Le soir, c’est à la lueur blafarde d’un quinquet que l’on prolongeait les veillées à l’étable pour surveiller les mises bas. Pas de césarienne ni de vétérinaire de garde au bout du fil, mais le flair et la patience infinie de marraine : têtue, travailleuse, tenace, en véritable paysanne ardennaise.

Il faut dire que le métier ne manquait pas de mordant… ni de sport de contention. Dès la naissance, pour éviter que les petits gorets ne blessent les tétines de la mère, on leur coupait les dents à l’aide d’une tenaille. Job de parrain ! Une opération délicate au milieu des « Grouîk, Grouîk ! » stridents ! Plus tard, pour les truies qui avaient le privilège de sortir en prairie, on leur posait une ferraille au groin. C’était le seul moyen d’éviter qu’elles ne se prennent pour des bulldozers et ne retournent tout le gazon de la pâture.

Côté menu, pas de granulés industriels calibrés au milligramme près. Le secret de la maison, c’était le circuit court avant l’heure : de l’orge produite sur la ferme et moulue finement, mélangée à des pommes de terre cuites au « cabouloir », arrosées de lait écrémé. Une vraie mixture de chef qui faisait le bonheur des truies et de leur progéniture. Quant à la castration des mâles, elle se faisait à vif, job de parrain : une pratique admise par tous à l’époque, sans états d’âme, où seul comptait le résultat pour la qualité de la viande. « Grouîk, Grouîk ! »

Le point d’orgue de cette vie de ferme restait le sacrifice d’un cochon, souvent une truie mise à la retraite que nous appelions Frieda. C’était un événement à la fois festif, solennel et un brin sanguinaire qui rassemblait les voisins. Le « tueur » flinguait l’animal d’une balle de son Mauser Sturmgewehr 44 allemand, récupéré lors de la Bataille des Ardennes avec une caisse de munitions. Frieda partait au paradis des cochons sans le moindre stress ! Tout le monde mettait la main à la pâte pour gratter la couenne brûlée avec de la paille, préparer les boudins, saler les jambons et presser la tête. Dans le cochon, tout était bon, et rien ne se perdait, car il représentait la subsistance de la famille pour les longs mois d’hiver.

Marraine était une grande professionnelle ! Quand une truie mettait bas, elle restait focus sur sa tâche, sans se laisser distraire. Une légende familiale circule à ce sujet, que je vous raconte en écho au très beau texte matrimonial de Delphine Jaunard (Le Sillon Belge du 15 octobre dernier). En 1953, maman et papa se sont fiancés au mois de novembre. Pour l’occasion, marraine avait invité papa à goûter, il a toujours été son beau-fils préféré car agriculteur, afin qu’il fasse sa demande de mariage dans les meilleures conditions. Féministe avant l’heure, elle était très impliquée dans l’éducation sentimentale de ses filles, leur serinait qu’un compagnon de vie idéal doit respecter les cinq R : Respecter, Rassurer, faire Rire, Rêver, et Rayonner. Sans doute avait-elle trouvé cette formule dans la rubrique « Pour vous Mesdames » du Sillon Belge ou dans « Femmes d’Aujourd’hui »…

Seulement voilà, ce dimanche-là après-midi, sa truie préférée s’est décidée à mettre bas ! Or donc, quand papa s’est présenté avec sa bague pour maman et son bouquet de fleurs pour marraine, celle-ci n’était pas là pour l’accueillir, mais plutôt accroupie derrière la parturiente pour réceptionner les porcelets tout roses et frétillants. Que faire ? Marraine ne revenait pas, et papa s’est rendu benoîtement auprès d’elle, lui a demandé solennellement l’autorisation de demander la main de sa fille.

Marraine n’a pas détourné le regard de sa truie, et lui a répondu abruptement en wallon : « Aill’ allè ! Vo plè la mariè, mîn tènè’me on poû mî l’kinkè, pûss’ kè v’z’astè là, è dènèmm’ on poû onn’ lok’ sètch’ po choûrbu les kichès ! » (Oui, allez ! Vous pouvez l’épouser, mais tenez-moi un peu mieux la lampe-tempête, puisque vous êtes là, et donnez-moi une loque sèche pour essuyer les porcelets !).

Cette anecdote nostalgique résume à elle seule toute l’évolution de la filière porcine : d’un atelier de cour de ferme, géré en famille d’une main de maîtresse afin d’assurer le quotidien, à des structures hautement spécialisées indispensables pour répondre aux marchés actuels ! Hélas, Agriporcs et ses 1.500 cochonnes ne me vendent pas du rêve, au contraire de marraine et ses dix truies…

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