Accueil Editos

Cultiver l’électricité?

Temps de lecture : 3 min

Le paysage agricole wallon est, sans conteste, d’une grande diversité. Il témoigne de la richesse de nos productions, tant végétales qu’animales. Nos campagnes sont façonnées de 1.001 couleurs, égayant les paysages. Des champs jaunes de colza jouxtent de jeunes plants de maïs encore verts. Des fleurs blanches de pommes de terre avoisinent de vertes prairies dans lesquelles paissent des bovins, tantôt allaitants, tantôt laitiers, tantôt noir et blanc, tantôt brun clair ou foncé. Des raisins aux éclats blancs ou noirs sont récoltés à côté de terres dont le teint hâlé laisse deviner un récent labour. Nos campagnes sont le symbole du savoir-faire de nos éleveurs et agriculteurs et de la passion qu’ils mettent dans leur travail. Mais seront-elles bientôt occupées par une autre culture, teintée d’un noir reflétant le soleil mais en absorbant l’énergie ?

Dans sa trajectoire budgétaire 2027-2029, le Gouvernement wallon entrouvre, en effet, la porte à l’agrivoltaïsme. Dans le cadre du développement du « grand photovoltaïque », son objectif est d’accélérer la production d’énergie renouvelable tout en limitant la mobilisation de terres agricoles ; la priorité étant donnée aux toitures, parkings et autres surfaces déjà artificialisées. Si cette ouverture reste donc mesurée et s’accompagne de plusieurs balises strictes (agriculteurs actifs, bonne intégration paysagère, respect de contraintes environnementales, analyse de la qualité agronomique des terres…), elle soulève plusieurs points d’attention.

Premièrement, est-ce bien la destination d’une parcelle agricole ? Le maïs ou la silphie, entre autres, peuvent déjà être cultivés à des fins énergétiques, notamment pour alimenter des unités de biométhanisation. Ces terres peuvent toutefois être réaffectées relativement facilement à l’alimentation animale ou humaine si les besoins évoluent. Avec une installation photovoltaïque, le retour en arrière paraît nettement plus complexe. La présence de fondations en béton, structures métalliques, câbles et panneaux transforment incontestablement la parcelle. Un démantèlement complet de l’installation paraît peu envisageable avant que celle-ci ne soit rentabilisée. Se pose également la question du recyclage des panneaux photovoltaïques et de la gestion des matériaux qui les composent.

Admettons néanmoins qu’il est possible de faire pâturer des animaux sous les panneaux photovoltaïques, ceux-ci pouvant même profiter d’une ombre bienvenue lors de chaudes journées estivales. C’est un atout face au stress thermique, toujours plus fréquent.

L’agrivoltaïsme permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Mais il ne faudrait pas pour autant créer une autre forme de dépendance, cette fois aux importations de produits alimentaires divers. Et ce, alors que la Wallonie et l’Union européenne multiplient les initiatives visant à renforcer leur autonomie.

Enfin, « cultiver l’énergie » peut apporter un revenu supplémentaire aux exploitations agricoles dont la trésorerie est déjà fragile. Selon le modèle économique, la ferme peut bénéficier d’un loyer ou d’une rémunération liée à la production et à la revente d’électricité, par exemple. Cette perspective pourrait toutefois accentuer la pression foncière, au détriment des agriculteurs, en particulier des jeunes qui cherchent à s’installer ou à agrandir leur exploitation.

Il ne faut pas écarter l’agrivoltaïsme de nos campagnes par principe, mais il ne doit pas non plus être érigé en solution miracle. Son potentiel développement nous rappele, en outre, que nos campagnes ont pour vocation première de nourrir. La Wallonie devra donc veiller à ce que l’électricité reste une production complémentaire et non une « nouvelle culture » qui prendrait le pas sur l’agriculture elle-même.

Jérémy Vandegoor

A lire aussi en Editos

Voir plus d'articles