L’asbl Novaterre ou le moyen pour quatre agriculteurs de se partager un ouvrier

Les quatre fondateurs du groupement d’employeur Novaterre. De gauche à droite: Peter de Cock (Bergerie d’Acremont), Philippe Raskin (élevage laitier à Laneuville), Pierre-Yves Crucifix (élevage viandeux à Neuvillers) et Christine Adam, (maraîchère «A la main verte», à Ourt).
Les quatre fondateurs du groupement d’employeur Novaterre. De gauche à droite: Peter de Cock (Bergerie d’Acremont), Philippe Raskin (élevage laitier à Laneuville), Pierre-Yves Crucifix (élevage viandeux à Neuvillers) et Christine Adam, (maraîchère «A la main verte», à Ourt).

C’est une première en province de Luxembourg, un groupement d’employeur, l’asbl Novaterre, vient de voir le jour. Elle permet à quatre exploitants agricoles de se partager un ouvrier agricole employé à 4/5 temps. C’est la troisième structure de ce genre en Wallonie avec Paysans Artisans (Floreffe) et Ferm’emploi (Huy-Waremme).

À la baguette, le Groupe d’action locale (Gal) Nov’ardenne – communes de Tellin, Libin, Libramont-Chevigny et Saint-Hubert – a initié le projet en 2016-2017 en réunissant différents groupes de travail pour définir les projets prioritaires à mettre en œuvre. Enquêtes, définitions des projets, rencontres avec les différents acteurs… le Gal peut se lancer sur trois projets agricoles dont celui du groupement d’employeur.

Créer une dynamique de groupe

Philippe Raskin, éleveur laitier et président de l’asbl Novaterre : « Plusieurs agriculteurs étaient demandeurs d’avoir de la main-d’œuvre régulière sur la ferme mais impossible pour eux de la payer quotidiennement. »

L’idée de la partager entre différentes exploitations émerge alors.  « Mutualiser des outils, cela se fait depuis longtemps et cela ne gêne personne… par contre des moyens humains, c’est très rare ! D’autant qu’en agriculture, nombreuses sont encore les fermes à ne pas pouvoir tourner sans une aide bénévole. Le groupement d’employeur permet, à son échelle, de soulager ce système. C’est une forme de démarche anticipative », estime Thomas Claessens, chargé de mission pour le Gal.

Le processus de création du groupement débute dès lors en avril 2018. C’est l’occasion d’organiser une séance d’infos en présence de Ferm’emploi pour témoigner de leur expérience.

« Entre la volonté et la concrétisation, deux parties semblaient compliquées : la constitution du groupe, de la dynamique collective (une dizaine de réunions) autour du concept et l’apport de solutions techniques, sur le comment on se constitue, quelle fiscalité, quel mode d’organisation… Un expert juridique nous a accompagné pour les statuts, pour appréhender toutes ces questions. Un soutien de poids pour les agriculteurs qui est financé par le Gal. Et c’est aussi ce qui fait la plus-value du Gal », poursuit Thomas.

Le processus a abouti en avril 2019 à la création de l’asbl Novaterre, la structure juridique qui va porter le groupement d’employeurs. 

À ce moment une dizaine d’agriculteurs sont encore autour de la table. À l’inverse des deux autres groupements d’employeurs où les agriculteurs étaient déjà organisés ensemble avant de créer le groupement, Novaterre est le principal lien entre ses membres. « Nous sommes partis de rien. Il a fallu créer le groupe, la dynamique pour le faire avancer et lancer les démarches… » explique le chargé de mission au sein du Gal.

Philippe Raskin : « Au fur et à mesure des réunions, le groupe s’est étiolé. Seules quatre personnes ont voulu s’engager pour une aide hebdomadaire, les autres le sont davantage pour une aide ponctuelle. On a accepté tout type d’exploitant dans le projet, ce qui fait que le noyau est constitué de Christine Adam, maraîchère – A la main verte, Ourt –, de Pierre-Yves Crucifix, éleveur viandeux à Neuvillers et de Peter de Cock (Bergerie d’Acremont). C’est donc un travail fort varié qu’aura l’ouvrier agricole. »

Le temps, c’est aussi un investissement

Thomas Claessens : « Ces quatre exploitants vont permettre à l’employé d’avoir un nombre d’heures de travail suffisant pour garantir son emploi sur la durée. Une journée de travail par semaine permet déjà de libérer du temps à l’agriculteur. Bien sûr, cela a un coût mais il faut le voir comme un investissement. D’autant que du travail dans les fermes il y en a. La question est donc de savoir à quoi l’agriculteur va consacrer le temps libéré. Au lieu d’investir dans du matériel, il investit dans des moyens humains et la balance, c’est le temps qu’il a et ce qu’il en fait. »

Chacune des parties prenantes s’oriente vers des options différentes. Certains ont besoins de temps pour suivre leur élevage, d’autres pour faire leur administratif, pour leur famille ou des projets annexes.

M. Raskin : « Nous allons gagner en souplesse dans notre organisation ! Dans une ferme, on n’a jamais le temps de tout faire ! Dans un premier temps, il est important que l’employé se familiarise avec notre travail avant de lui donner davantage de responsabilités. Cela nous permettra de passer davantage de temps sur les tâches a plus fortes valeurs ajoutées, ou sur l’accueil pédagogique à la ferme. »

La question du temps de travail est centrale

Thomas Claessens : « Nous venons de boucler la phase de recrutement. Après viendront encore deux étapes délicates comme la mise en place de la gestion administrative, du mode de fonctionnement de l’asbl. Une fois tout cela lancé, la gestion devrait être assez simple ».

L’employé devrait être lancé dans le bain en septembre. « Nous n’avons pas voulu nous précipiter. C’est un engagement sur la durée. Il va y avoir un apprentissage des différentes manières de travailler afin qu’à terme la personne engagée puisse travailler en autonomie. »

En travaillant dans différentes fermes, il va inévitablement étoffer son bagage ! « C’est un effet secondaire du groupement. De ces réunions entre agriculteurs, en découlent forcément des échanges, des liens se tissent pour in fine recréer un lien de solidarité, de confiance entre les parties », explique Thomas.

Les prévisions en termes de travail ? «Sur base des demandes des 4 fondateurs de Novaterre, nous permettons un 4/5 mais son engagement ne sera pas régulier sur toute l’année… C’est une moyenne calculée pour lui donner un salaire fixe ! Le tarif horaire devrait osciller entre 14 et 17 €/h ttc : vacances, treizième mois, tout est compté ! »

Une dizaine d’autres personnes sont intéressées à recourir à l’employé mais de manière ponctuelle. Notons que si membres occasionnels il y a, ces derniers doivent adhérer à l’asbl car un groupement d’employeurs ne peut mettre à disposition un employé qu’à ses propres membres.

« Si d’autres agriculteurs veulent intégrer l’asbl, le contrat de l’employé peut évoluer. Dans un tel groupement, la question du temps de travail est centrale ! La structure permet un statut légal avec ce que cela comporte : tranquillité pour l’agriculteur, sécurité pour l’employé. Il est donc primordial de bien définir le mode de fonctionnement entre les membres pour le bon fonctionnement de la structure : déclarer les heures, intégrer les nouvelles demandes… d’où la nécessité d’avoir un délégué à la gestion pour les tâches administratives : le suivi des prestations, la facturation, le paiement. Une journée par mois y sera consacrée », poursuit le chargé de mission.

Philippe Raskin espère qu’une fois la machine lancée, le projet prendra de l’ampleur, quitte à voir Novaterre engager d’autres employés ou de voir le concept essaimer. « Plus on est, plus il y a de la souplesse dans l’utilisation de la structure. Mais étant donné que les aides à l’emploi octroyées à l’asbl ne sont liées qu’au premier engagement , le plus simple serait peut-être d’essaimer. Si quatre ou cinq autres personnes désirent créer un groupement, les bases sont là pour leur simplifier la tâche. A voir comment le groupement Novaterre, par la voix de ses quatre administrateurs, va évoluer », avoue Thomas Claessens.

P-Y L.

Complémentaire au Service de remplacement agricole

Avec la création dun groupement d’employeurs Novaterre, d’aucuns y voient une certaine concurrence avec les Services de remplacement agricole (SRA).

Pour Thomas Claessens, chargé de mission au Gal Nov’Ardenne, il n’en est rien. Il voit plutôt ces deux structures comme complémentaires: «A la différence du SRA, le groupement vise a amener une aide hebdomadaire et sur le long terme dans les fermes. Les membres du groupement ont besoin d’une aide constitutive à la ferme, comme peut l’être un parent. Le Service de remplacement a d’abord pour vocation d’aider, de soulager les fermiers lors de problèmes de santé, maladies, congés... C’est de l’occasionnel. »

«Le groupement d’employeurs ne remplace pas le SRA. Si l’agriculteur a une urgence, ce n’est pas Novaterre qui va prendre le relais, mais bien le Service de remplacement, pour autant que l’agriculteur en soit membre», conclut Thomas.

P-Y L.