Non, non, rien n’a changé

Non, non, rien n’a changé
Nationaal Archief NL-Algemeen Nederlands Fotobureau

Les agriculteurs, toujours le nez dans le guidon et enfermés dans leur mentalité ancestrale, n’ont rien vu venir et se sont laissés emporter par les progrès, par les politiques menées à leur encontre, comme des moutons, accompagnés plutôt que défendus par les administrations publiques et les syndicats agricoles. Cette opinion est la sienne, mais elle était déjà largement partagée et commentée dans les articles écrits en ces années-là. Quand on relit les Sillon Belge des décennies 1960 et 70, on y retrouve les revendications d’aujourd’hui ! C’est absolument incroyable ! « Power to the people », (pouvoir au peuple) chantait John Lennon en mars 1971. « Non, non, rien n’a changé ; tout, tout a continué ! » chantaient les Poppys…

« Mon » Armand m’a raconté sa vie, une fois de plus, et m’a expliqué en quoi elle est stupéfiante à ses yeux. Imaginez un peu l’évolution qu’il a vécue ! Il a connu les chevaux et les bœufs dans son enfance, et voit maintenant des drones surveiller les cultures et des robots traire les vaches, des tracteurs surpuissants bardés d’informatique et des outils intelligents, aux performances inimaginables. Né en 1934, son enfance a été marquée au fer rouge de l’éducation paysanne ultra-catholique : pratiques religieuses, obéissance, humilité, moralité, utilitarisme, valeur suprême du travail et acceptation silencieuse de la souffrance… Il régnait au village un égalitarisme dans la pauvreté, avec cette conscience paysanne d’être au bas de l’échelle sociale, mais toutefois cette fierté de posséder sa terre et ses animaux. Durant la guerre, les agriculteurs ont soudain monté dans l’estime des gens de la ville. Des parents lointains se sont rappelés à leur cousinage, et sont venus quémander des pommes de terre, du jambon…

Il a connu la Bataille des Ardennes et ses douleurs indescriptibles, puis la reconstruction qui dura cinq ans au moins. Durant l’hiver 1947-48, se souvient-il, sa mère n’épluchait plus les pommes de terre, pour ne rien perdre après la sécheresse de l’été et le mauvais état de leurs terrains, encore minés pour certains. Après 1954 et son service militaire, il a commencé à s’intéresser à la politique agricole. La Belgique et son ministre Héger de l’agriculture étaient prêts à tous les sacrifices pour devenir une nation moderne, adoratrice absolue du modèle économique américain. Le but affirmé, claironné haut et fort, était de fournir à la population une nourriture abondante, pour un prix (très) raisonnable, intention fort louable s’il en est, soutenue largement, et par les patronats industriels, et par les mouvements syndicaux ouvriers… Le but inavoué était de transformer l’agriculture en un secteur économique performant, qui puisse produire des matières premières alimentaires en quantité pour l’industrie agroalimentaire en plein boom, et consommer lui-même des intrants (engrais, machines, tracteurs, matériels de construction, etc). Au vrai, l’objectif final était de faire de l’agriculture une machine à sous de première classe ! Des sous pour qui ? Pas pour les plus méritants, pas pour les paysans, destinés à ne ramasser péniblement que les miettes du grand gâteau…

En fait, comme pour un tremblement de terre, la pression s’est accumulée durant plus de vingt ans avant de provoquer le séisme de mars 1971. L’avènement de la PAC en 1962 a initié les premières secousses. Selon les critères des eurocrates, la paysannerie restait un secteur «  archaïque », un bœuf stupide, une haridelle qui freinait des quatre fers comme un cheval rétif face à la modernité. De nouveaux mots étaient apparus dans les discours des donneurs de leçons syndicaux et ministériels, dans le jargon des ingénieurs agronomes : rentabilité, compétitivité, productivité, optimalisation, sélection, innovation… Tous ces concepts ne signifiaient rien pour les paysans de chez nous. « Agriculture innovante » : cette expression constituait un oxymore désopilant, dans notre Ardenne du Nord-Est à l’agriculture figée dans ses traditions millénaires, et dont les maîtres mots étaient frugalité, respect des équilibres, expérience, bon sens, prudence.

« On n’arrête pas le progrès ! » : ce leitmotiv donnait le ton. Il a engendré la disparition d’environ 100.000 fermes en Belgique, durant les années 1950 et 60. Le 23 mars 1971 est arrivé beaucoup trop tard, comme un réveil intempestif, une colère hors de propos. Le mal était fait ; nous étions pieds et poings liés. Déjà, les agriculteurs se déchiraient les uns les autres pour agrandir leur exploitation, afin de survivre. Armand m’a raconté le voyage de retour de ce jour-là. Deux agriculteurs se sont disputés, de plus ne plus violemment, en descendant de l’autocar. L’un reprochait à l’autre de ne pas lui libérer les terrains dont son épouse avait hérité. « Ces quatre hectares, on en a vraiment besoin pour vivre ! J’ai cinq petits gosses à nourrir ! ». L’autre répondit durement, plein d’aplomb : « Le bail se termine dans quatre ans. Ta ferme est trop petite, de toute façon t’es foutu!! ». Le petit fermier répondit tristement au « gros » : « T’es encore pire que Mansholt ! ».

Armand a compris à ce moment-là que le monde agricole est attaqué de l’extérieur, mais également miné de l’intérieur, trop divisé et trop individualiste pour faire front, trop jaloux les uns des autres, peu compatissant et sans pitié. Mais comment manifester contre l’âme humaine, contre ses travers et son égoïsme ? « L’agriculture va devenir une vraie jungle, a-t-il pensé, avec Darwin comme maître d’œuvre : seuls les plus forts, les plus malins, les plus opportunistes, les plus agressifs vont survivre ». Et aujourd’hui, selon mon vieil ami, en cinquante ans, « non non, rien n’a changé ! ».

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